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LES SAVEURS DE LA VIE


Par STÉPHANE REY


Léon Devos a le sens des saveurs. S'il peint une nature morte aux huîtres, on sent qu'il savoure celles-ci à l’avance. Son appétence stimule celle du spectateur. Même chose pour les fruits prometteurs d'une chair douce et sucrée. L'artiste, pourrait-on dire, pousse à la consommation, en présentant de bonnes choses à leur point d'esculence, comme disait Brillat-Savarin. C'est la chaleureuse leçon que lui inspire sa complice, la Nature. Celle-ci le comble et il répond à ses avances. La présence de la femme affirme chez lui « la plastic des réalités essentielles ». Les nus, qui l'ont rendu célèbre et qui assureront sa pérennité, portent témoignage de magie charnelle dont il s'est rendu maître. La conception de Léon Devos en matière de nu femnin se réduit à peu de chose : l'admiration absolue. Le corps de la femme est pour lui une perpétuelle découverte, dont la saveur, la douceur, la lumière, l'emplisse de joie et d'ardeur. Il y a un contact mystérieux, ancestral primitif, qui s'établit entre l'artiste et la chair de son modèle, une sorte de surprise heureuse toujours renouvelée, dont il ne se lassera jamais. Sa femme a été son principal et presque son seul modèle. Il ne se déprend pas de la comtempler sous tous ses aspects, dans toutes ses atitudes, et il nous invite à partager son étonnement toujours neuf et son admiration pour cette créature bienveillante, douce, pulpeuses et gironde.

Assise, couchée, sur le flanc, de face, de profil, courbée en avant ou épanouie les mains à la nuque, à peine ou non voilée, la main à la cheville, se tenant le pied, les bras croisés sur le ventre, debout une main à la hanche, se chaussant, avec une amie parfois, objet merveilleux, dans toute sa plénitude lumineuse, parmi d'autres de moindre importance, dans l'écrin d'un intérieur douillet. Ainsi la femme du peintre a-t-elle pris, dans la peinture contemporaine, une place que personne ne songerait à lui disputer. D'une sensualité savoureuse, d'une clarté étrange, d'une franchise sans hypocrisie, les nus de Léon Devos sont cependant d'une parfaite tenue. Certes, le sujet est périlleux, l'état d'esprit du peintre sans équivoque, mais toujours la femme qui vient à naître sur la toile est d'une grande dignité, sans avoir rien perdu de sa séduction charnelle .

Il ne s'agit point cependant, pour l'artiste, de la transformer le moins du monde, d'en faire un bibelot précieux ou un modèle pour couverture de magazine. Léon Devos nous montre son modèle tel qu'il l'aime, avec ses rondeurs, ses cuisses tièdes, les plis de son ventre lorsqu’elle se baisse, l'espèce de langueur extatique qui lui fait clore les yeux dès qu'elle s'étend sur le dos, la grâce sans miévrerie des gestes les plus familiers (se toucher le pied, tirer à soi le coin d'un drap, redresser les fleurs d'un bouquet, épingler son chignon, se chausser, poser la main sur un coussin, tricoter même... cette fois vêtue, avec sa fille à la table de famille).

Mais on rencontre dans l'œuvre de Léon Devos d'autres marques encore de son amour de la vie et de sa tendresse savoureuse pour tous les fruits et toutes les richesses de la nature. Bouquets dorés aux fleurs épanouies, présentés parfois sur un fond de foulard fleuri, paysages ou vibre une connivence un peu païenne avec la nature, natures mortes appétissantes aux faïences bleues et blanches aux huîtres humides, aux oignons, aux poires, aux grenades, aux poissons luisants, aux crustacés, fruits de la terre et de la mer dont la sonorité coloristique est sans égale la séduction de ses toiles est telle que, tout blasé qu’il puisse être de voir à longueur d'années de la peinture, on ressent souvent, devant elles, le choc émotionnel qui déclenche le désir de la possession. Animateur chaleureux et dynamique, Léon Devos garda, jusqu'en son grand âge, l'enthousiasme de sa jeunesse et l'étrange ardeur qui fait la vraie saveur de son œuvre.

Ce fut un homme de Soleil, optimiste, gourmand de la vie. Rarement, on aura pu voir. comme chez lui tant de gravité dans les élans de la jeunesse et tant de fraîcheur dans les affirmations de la maturité.