A Propos de

Texte de Pascale van ZUYLEN

L’équilibre, la vérité, la persévérance et le calme sont les maîtres mots tracés par Louis Buisseret tout au long de sa vie d’artiste et d’homme qui, paisible et sereine, se passe, du moins dans un premier temps, en Hainaut, où il voit le jour à Binche le 24 mars 1888.
Dès son plus jeune âge il exerce ses talents de dessinateur, guidé et poussé par l’enseignement paternel.
En 1904, il présente ses premiers travaux à l’Exposition Nationale de la ville de Binche et s’inscrit à l’Académie royale des Beaux-Arts de Mons. Louis Greuze l’initie à la gravure pendant deux années puis de la compagnie de René Mallet, avec qui il y fera ses premières armes, Buisseret rejoint l’entourage d’Anto Carte, Moitroux, Regnard et Martin, au cours de peinture d’Emile Motte.
Il poursuivra sa formation artistique àl’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles après avoir obtenu un prix avec distinction en peinture et dessin d’après nature de l’Académie montoise.
En découvrant les milieux protagonistes de l’avant-garde et leurs défenseurs, Buisseret aborde puis analyse les différentes visions artistiques naissantes et les courants qui se font face. Le symbolisme s’ouvre à lui trés naturellement au travers de ses maîtres d’académie avec Jean Delville pour le dessin et Herman Richir pour la peinture. Le langage poétique et visionnaire de Delville donne à l’art du jeune Buisseret l’intériorité et l’impulsion nouvelles qui l’amènent à obtenir, dès la première année, le premier prix de dessin et de peinture du concours académique. Cette parenthèse symboliste le conduira, dans les années à venir, vers la recherche constante d’un idéal formel.
En 1913, il se rend en Italie, comme il se devait après un premier Prix de Rome (Nu gravé au burin), mais aussi poussé par sa curiosité et le besoin grandissant d’aboutir dans ses recherches. Il découvre avec ravissement Venise, Florence, Sienne, Rome... De ce lieu sacré de l’art classique, l’artiste en retient l’harmonie, la rigueur et la virtuosité technique.

La beauté du Quattrocento et du Cinquecento s’ouvre à lui avec des noms aussi prestigieux que ceux de Léonard de Vinci, Raphaèl, Giorgione, Bellini, Masaccio... Les nus couchés vénitiens du XVI siècle retiennent son attention. Les chefs-d’oeuvre toscans des Ghirlandajo de Santa Maria Novella à Florence, siennois de Simone Martini le séduisent par leur grâce. La Renaissance italienne guidera par la suite les pas de l’artiste vers un art de la figuration humaine dont la ligne harmonieuse et idéalisée imprégnera l’oeuvre du peintre. Le Portrait de Madame Duplat (collection privée) réalisé à l’époque Nervia fait directement référence aux portraits de la Renaissance italienne; le peintre s’accorde ici la liberté de nous livrer un portrait idéalisé d’inspiration purement classique allant même jusqu’au respect de la tenue vestimentaire.

Il poursuit, durant les années de guerre, son voyage culturel en Allemagne, en Autriche, au Portugal, en Espagne, en Hollande et en France par des visites aussi nombreuses que diverses à travers les campagnes, villes, musées, galeries... Ses découvertes l’éblouissent (notamment l’art du XVIII siècle français ou encore le travail d’Holbein) et l’amènent à formuler ses jugements, à fixer ses impressions par des essais critiques sur l’art ou encore par des croquis qui sont en réalité des souvenirs pittoresques retraçant le charme et la beauté d’un site.

Les années de guerre ralentissent fortement le rythme des expositions. En 1919, il obtient le Prix du Hainaut, loue son premier atelier à Bruxelles et rencontre Emilie Empain qu’il épouse trois ans plus tard. Dès 1920, Buisseret reçoit des commandes de portraits officiels venant de la famille royale, des gouverneurs de la Banque Nationale, d’industriels, de l’armée, du monde politique... Ces travaux de commande vont entraîner l’artiste à formuler ses principes et tendances à l’idéalisation.

Buisseret continue de voyager quand le temps le lui permet. Il écrit d’Italie, le 5 juillet 1927, à René Lyr lui faisant part de son inlassable émerveillement face aux incomparables richesses artistiques de ce pays. La Vue de Fiesole (collection privée) daté de 1927, soit deux ans après celle réalisée par Anto Carte, est à l’aube d’une créativité très latine qui le conduira un an plus tard dans l’aventure de l’art humaniste élaboré par Nervia. La même année, un an avant la première exposition Nervia qui eut lieu à La Louvière, Louis Buisseret connut dans cette ville un incident au Salon de l’Art wallon à propos d’une oeuvre intitulée dialogue (non localisée) et retirée pour avoir été jugée indécente par le comite.

Cet acte provoque de vives protestations dans les milieux artistiques et médiatiques. Ils dénoncent l’atteinte à la liberté d’expression et l’incompétence du jury qui voit en cette oeuvre de l’obscénité là où il y a de la pudeur. (1)
En effet la peinture est éloignée de tout esprit pornographique; elle met en scène deux jeunes filles, l’une à moitié nue et l’autre complètement dévêtue, occupées à bavarder.

Anto Carte, en guise de soutien à son ami Buisseret, envoie un courrier aux organisateurs de l’exposition les menaçant de retirer ses trois oeuvres du Salon. Cette prise de position conduit peut-être plus rapidement les deux artistes à confirmer leur intention de créer un groupe d’artistes dans le but de défendre les valeurs d’un art humaniste et sincère auxquelles ils croient. C’est aussi pour Buisseret l’occasion avec Nervia de suivre son objectif d’accompagner les jeunes artistes en leur venant en aide, en les soutenant et en les propulsant sur la scène artistique. Il affirme à ce sujet (2) “nous organiserions des expositions tres sévèrement sélectionnées oû figureraient, avec les nôtres, les oeuvres les mieux venues choisies chez nos jeunes amis... Il est certain que leur talent eut triomphé sans ce rassemblement, mais nous croyons bien que Nervia fut pour eux un chemin plus direct vers la notoriété.

De ce climat fraternel, Léon Navez, d’un souvenir ému, dira à propos de Buisseret: “Toutes les qualités de coeur et de moralité qui faisaient de Monsieur Buisseret un être exceptionnel et irremplaçable. “ (2)

Avec Nervia, Buisseret s’oriente vers un art plus construit pour dresser dans son oeuvre l’harmonie et l’équilibre des années trente. Entre 1931 et 1938, il applique avec brio la “divina proportione” de Piero della Francesca et donne à son oeuvre une mesure latine (traduite par un grand nombre d’artistes entre 1919 et 1940 en peinture, en architecture ou dans les arts appliqués). Mater Beata datée de 1931 (Mons, Musée des Beaux-Arts) est une oeuvre majeure dans la création de Buisseret qui relie à la grâce des Vierges en majesté peintes par les primitifs flamands, et à l’atmosphère des paysages et des villes de Toscane, une harmonie dans la douceur et la subtilité des coloris. L’attitude mélancolique de la mère, le drapé de sa robe ou encore l’équilibre parfait de la composition triangulaire font directement référence à Memling ou à Van Eyck

L’architecture ordonnée et équilibrée de la Renaissance italienne retient l’attention de Buisseret. Elle devient prétexte à la composition rythmée et mesurée; elle intègre le sujet iconographique dans des scènes allégoriques ou religieuses, en réalité exceptionnelles dans son oeuvre. Il s’inspire de l’atmosphère mystérieuse et dépouillée de De Chirico, respectueux des lois de la perspective conventionnelle, par des paysages urbains qu’il compare à des places désertes et statiques de petites cités italiennes semblables à des décors de théâtre. L’art de De Chirico contribue à réorienter l’art en Italie durant l’entre-deux-guerres et, sous son impulsion, naît la peinture métaphysique” défendue par De Pisis, Morandi et Mario Sironi, l’auteur de Solitude (1916), une oeuvre qui aurait pu inspirer Louis Buisseret dans un de ses nombreux voyages en Italie?

Ses personnages, dont le regard mélancolique évoque quelquefois l’abandon, seront souvent plongés dans l’isolement et l’incommunicabilité. Pour évoquer l’ambiance de recueillement et de méditation à travers ses oeuvres, Buisseret les intitule La mélancolie (collection privée), La voix du silence (collection privée), où l’atmosphère méditative et..de rêverie qui s en dégage confirme l’intérêt que porte l’artiste sur la notion du silence: “Le silence, c’est le calme, c’est la paix; il évoque l’idée de l’immensité et même de l’infini”

Le Nu (Musée d’Ixelles) de 1928 montrant une femme assise vue de dos s ‘inscrit dans la vision Nervia, soucieuse d’exprimer avec profondeur et délicatesse des scènes d’intériorité. A plusieurs reprises, les artistes de Nervia s’entendront pour traiter ensemble ou séparément des sujets d’une grande intimité comme Deux femmes â la toilette (collection privée) de 1929, thème également illustré par Léon Navez à la même période. Par son niveau de compréhension, Buisseret atteint l’ordonnance et l’équilibre en prônant la ligne sur la couleur. Celle-ci est élaborée par une série d’aplats et des tons mats légèrement crayeux et en harmonie.

Son intense et très large curiosité intellectuelle (prodiguée jadis dans son éducation par son père, professeur de latin et de grec) pousse Buisseret à découvrir des domaines dans lesquels il inscrit ses convictions politiques, religieuses et philosophiques. Il se livre par l’écriture sur ce qui l’intéresse et qu’il nomme les manifestations de l’esprit (3). Son attachement à la littérature l’amène à soutenir un groupe de jeunes poètes, à publier une revue littéraire. Les oeuvres comme La Lecture (collection privée) ou Les Nouvelles littéraires symbolisent, l’une par le livre, l’autre par un journal, son attachement au monde de l’écriture.

Traitées différemment, ces deux compositions évoquent respectivement la sobriété d’une jeune femme recueillie et la sensualité du corps dénudé et allongé d’autre part. L’artiste s’inspire du gracieux visage d’Emilie dans de multiples portraits, n’ayant de cesse d’évoquer directement ou indirectement la beauté plastique de son modèle favori. Femme de l’artiste est le titre des trois oeuvres appartenant aux musées de Liège, Mons et Tournai. La douceur de ce visage incita Jean Winance ,le cadet protégé Buisseret, à réaliser, sans doute à titre de reconnaissance, un très beau portrait d’Emilie Buisseret assez proche du style hyperréaliste. Ces années Nervia furent l’occasion pour certains de ces artistes de se portraiturer l’un l’autre.

Buisseret trouve par le portrait, genre dans lequel il se complaît et excelle, le moyen d’exprimer sa sensibilité profondément humaniste, ne se privant pas d’associer son bonheur familial. En témoignent les différents portraits de sa fille Anne, dont Annette à la robe bleue (collection privée) ou encore plusieurs versions de sa famille. Dans Le peintre et sa famille (circa 8, collection privée), l’artiste crée à l’aube de la seconde guerre mondiale, une oeuvre réaliste et à l’image du cliché tographique.

Le peintre s’éloigne dès lors de ses compositions sobres et épurées; il signe ici la fin de Nervia et d’un certain humanisme pour entamer une reconversion étonnante..

La relation de profonde amitié qui unit Louis Buisseret à Anto Carte et que nous livrent leurs nombreux échanges épistolaires, leurs portraits peints ou dessinés l’un par l’autre, leurs soutiens mutuels ou encore leur fructueuse collaboration dans Nervia, reste intacte malgré le différend suscité en 1937 à Gand lors d’un montage d’exposition orchestré par les deux artistes. L’hommage rendu à Anto Carte lors de sa démission amène Buisseret à dire de son ami (4): Ce qui m’a conquis d’emblée chez Anto Carte, c’est sans doute son enthousiasme communicatif sa verve inépuisable, ses dons surprenants dans l’art de la composition picturale, mais c‘est encore et surtout la chaleur de son affection et de ses élans généreux”. Par ces mots, Buisseret confirme sa reconnaissance à Anto Carte par rapport à son rôle de “locomotive” qu’il joua dans Nervia et l’expression de sa profonde amitié.

Entre 1928 et 1940, Buisseret vit une période féconde pour ses expositions personnelles qui se multiplient à l’étranger:
le Congo, l’Algérie, les Etats-Unis, la Lituanie, Shanghaï, Sydney, Stockholm, Rome, Amsterdam, Venise...

D’abord professeur à l’Académie des Beaux-Arts de Mons à partir de 1929, il sera ensuite appelé au sein de la même institution à devenir directeur en 1940. Il démissionne en 1949 se faisant remplacer par Victor Regnard. Il reçoit alors le titre de directeur honoraire de l’Académie.

A l’inverse de son ami Anto Carte, pour qui le métier artistique s’apparente volontiers à celui d’apprenti-sorcier, Buisseret se montre plus réservé dans l’apprentissage des techniques. Cependant, on retrouve trace dans les documents de l’artiste d’un projet qu’il aurait eu en 1939 pour un vitrail représentant Le Christ au jardin des oliviers et une Vierge ô l’enfant pour l’église de Vergnies.

Après 1945 l’artiste consacre son travail à la commande de portraits, d’illustrations de billets de banque, de timbres-postes, d’ex-libris...

Les expositions personnelles ou d’ensemble sont de cinq par an en moyenne

pour l’artiste qui n’expose qu’ à deux reprises, entre 1940 et 1946, à Amsterdam au Rijksmuseum en 1940 et à Bruxelles (La petite galerie) en 1941. Les années de trouble ralentissent sa production mais lui permettent de concrétiser ses réflexions sur l’art par des causeries, le plus souvent orientées vers les sujets de la Renaissance, du Quattrocento en particulier. Son article sur Léonard De Vinci, artiste ingénieur et penseur, sera présenté à plusieurs reprises en 1942. Quatre ans plus tard, en rédigeant “Du fauvisme à l’abstraction”, il aborde l’art de son temps et expose sa réflexion devant l’opinion.

L’interview qu’il accorde à Paul Vanderborght, en juin 1948 à l’occasion de son exposition rétrospective de Binche, révèle la démarche intellectuelle de son art, ses approches esthétiques, son souci constant d’évoluer: Tantôt, je suis frappé par quelque aspect de la réalité des choses et je m ‘efforce de traduire l’impression reçue. Tantôt, c’est de l’intérieur que me vient l’idée d’un tableau. J’essaie alors de lui donner une apparence dans une esquisse rapide qui me sert ainsi de point de départ à une peinture moins sommaire. Quant à mon évolution, elle m ‘apparaîtra, en me condamnant peut-être, quand mes oeuvres seront rassemblées à la cimaise..
Je puis dire toutefois que, parti de recherches vers un idéalisme formel en n‘attachant a la matière picturale qu ‘une importance toute secondaire, je me suis laissé prendre plus tard au charme de cette matière et c’est de ce côté que je tente aujourd’hui d’orienter mes études techniques, afin de pouvoir mieux m ‘exprimer. Y arriverai-je? C’est bien difficile, croyez-moi”. (5)

L’oeuvre de l’entre-deux-guerres chez Buisseret évolue dans le respect des “idéaux plastiques” instaurés par le Réalisme des années 30 prônant le retour à la figuration, à la tradition et au travail soigné. Ses recherches le conduisent, dans l’après-guerre, vers une épuration formelle, vers une peinture de plus en plus synthétique, d’une mesure presque mathématique et éloignée de toute improvisation. La nature morte est alors prétexte à evoquer la magie et la poétique de l’objet. Elle devine la sobriété des formes élaborées par Morandi.

Après la Biennale de Venise de 1948, Buisseret continue d’exposer, jusqu’à sa mort en 1956, mais à un rythme plus aéré que dans les années de l’entre-deux-guerres, période féconde soutenue par la créativité et l’émulation de Nervia.

 


1. André Bougard, L’artiste, l’honnête homme, le sage et le pédagogue Louis Buisseret, 1997, p. 68
2. Marque de sympathie à l’occasion de la mort de l’artiste en mai 1956, archives Buisseret
3. Paul Vanderborght, Louis Buisseret. Peintre Binchois”, dans Savoir et Beauté, n0 5, mai 1948.
4. Discours prononcé par Louis Buisseret à l’’occasion de l’hommage de reconnaissance et d’ admiration du groupe Nervia. Archives Louis Buisseret.
5. Paul Vanderborght, Louis Buisseret. Peintre