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A propos de :

texte par Louise Henneaux Depooter

Frans Depooter (Frantz pour l'état civil) est né à Mons le 24 novembre 1898, d'une mère montoise et d'un père germano-flamand: la grand-mère paternelle est allemande et le grand-père flamand ayant quitté Malines depuis 1830. Voilà de quoi contredire la légende de "l'ascendance flamande" qu'on lui attribuait! C'est à Mons qu'il passe toute sa jeunesse. Son père y était entrepreneur en peinture et décoration: le petit Frans a grandi parmi des panneaux aux motifs Modern style et des décors de théâtre d'une technique achevée, ce qui contribuera à lui donner le sens de la décoration et du travail précis (qui se retrouve dans ses bouquets, par exemple).
Dès 13 ans, il travaille à l'atelier paternel où il rencontre Léon Navez, Léon Devos et surtout Anto Carte, l'aîné tant admiré.

Il suit plusieurs formations simultané ment au Conservatoire de Mons (violon), à l'Institut Simon Stévin (Bruxelles) où il obtient son diplôme de géomètre arpenteur tout en suivant les cours de l'Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles de 1913 à 1917, et ceux de l'Académie des Beaux-Arts de Mons, de 1914 à 1915 (professeur Emile Motte). A Bruxelles, ses maîtres sont Delville, Crespin et Constant Montald. La fermeture de l'Académie Royale de Bruxelles en 1917 entraîne l'interruption des études et la déportation par les Allemands dans la forêt de Mormal (département du Nord) jusqu'à la fin de la guerre. Le jeune homme reprend les cours de 1919 à 1921 et obtient le Prix Godecharle.

"Les peintures du début de sa carrière ne se ressentent cependant nullement de l'influence de ces maîtres et sont davantage empreintes de celles d'Anto Carte et de Gustave Van de Woestyne en des compositions d'une pureté, d'une sensibilité et d'un souci de sublimation presque naïf - influence des Plus heureuses - sans d'ailleurs rien lui ôter de sa personnalité qui s'affirme par le sens de la composition et l'entente du coloris" a dit Stéphane Rey (1).

C'est l'époque qui précède Nervia et où l'artiste, à travers ce symbolisme et ce spiritualisme, affirme déjà un goût très marqué pour le paysage. Aucune œuvre de cette période n'est présentée ici.

Frans Depooter, chargé de cours comme intérimaire à l'Académie de Mons, de 1922 à 1925, épouse en 1923 Andrée Bosquet, également artiste peintre et obtient une médaille d'or à l'Exposition des Arts Décoratifs de Paris pour une composition "La Mine".

Dès 1926, le couple quitte Mons pour Wauthier-Braine, petit village du Brabant Wallon très isolé entre les deux guerres et qui sera à jamais sa source d'inspiration privilégiée. jusqu'en 1930, où Frans renonce à l'élevage avicole que le jeune ménage avait entrepris, il produit peu d'œuvres mais c'est cependant une période cruciale pour son art: le virage vers un réalisme très synthétique, très stylisé où l'importance accordée aux volumes n'est pas sans évoquer les cubistes ou tout au moins Cézanne (cfr Autoportrait dans l'atelier et En Roman Pays de Brabant, coll. privées). Ces années voient -aussi la création du Groupe Nervia dont Frans est membre co-fondateur en 1928. Cette époque Nervia représente le véritable épanouissement du jeune artiste qui a trouvé sa voie. Des autoportraits, des portraits d'enfants et surtout de son épouse Andrée, méditatifs, sculpturaux et sensibles, tout en nuances mélancoliques sont présentés aux cimaises de Nervia et de divers salons (Bon Vouloir, Salon de printemps au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, etc...). Cfr La femme en bleu (coll. Musée des Beaux-Arts de Mons), Méditation (coll. Musée des Beaux-Arts de Mons), etc...

" Une profonde tension intérieure habite peu à peu son œuvre, où sa connaissance parfaite du dessin ne laisse rien au hasard, ni n'admet aucun escamotage. Il use des gris les plus raffinés, des bruns, des verts brisés..."
(Stéphane Rey - 1).

En effet, la palette est assez assourdie, rehaussée parfois d'un ton vif, sans aucune violence (Ma fille en rouge) correspondant à sa personnalité vigoureuse mais nuancée - secrètement un peu triste peut-être bien que l'homme parût toujours souriant et l'optimiste pour son entourage.

Du jardin de sa demeure wauthier-brainoise, que le couple, fervent lecteur d'Emile Verhaeren, avait dénommée "Le Rameau Vert", Frans s'enthousiasme pour la nature toujours changeante. Et les paysages surgissent sur la toile! (Le village de Wauthier-Braine, coll. privée). Il enfourche sa bicyclette, chevalet et boîte à couleurs au dos, et par tous les temps (souvent "gros temps"), par tous les chemins, il sillonne ce Brabant-Wallon dont il savoure la beauté fugitive et dont il ramène des vues, des pochades, des esquisses, parfois retravaillées ou achevées en atelier (averses obligent!), parfois reprises en format plus grand (Hiver dans le hameau, coll. privée). Bouquets d'arbres vaporeux ou dépouillés, traités un peu à la japonaise, vallons aux courbes harmonieuses, ciels bas et gris ou immenses, lumineux et transparents: Frans Depooter traduit l'émotion de l'heure. De ces paysages, l'homme est toujours absent: l'artiste est seul dans son recueillement devant la nature.

"L'artiste affiche une préférence pour l'atmosphère mélancolique de l'automne et de l'hiver avec ses horizons ponctués de murs blancs et ses vastes toits de fermettes brabançonnes" (Thérèse Ledoux- Triffaux). Ce n'est pas en vain que Depooter fut appelé le chantre du Brabant Wallon."

Au cours des années '30, le peintre abandonnera progressivement la simplification structurée, un peu anguleuse des débuts pour une peinture plus souple et harmonieuse, plus réaliste et poétique tout en gardant la fermeté du dessin. La facture est lisse dans l'ensemble, mais des coups de pinceaux, légers ou vigoureux, quelques empâtements accentuent l'expression requise par l'œuvre et sa dynamique. Les tonalités restent chaudes et modulées.
Peu de natures mortes existent à notre connaissance (Nature morte aux immortelles, coll. privée) sujet peut-être trop statique pour cet amoureux de la vie et du mouvement. Mais Frans Depooter a peint bon nombre de bouquets de fleurs, aux couleurs beaucoup plus chatoyantes et lumineuses, composés de manière très décorative.

Sa première exposition personnelle importante (après celle de la Galerie de la Toison d'Or à Mons en février 1932) a lieu au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles en 1935. Puis, la Galerie d'Egmont à Bruxelles et la Galerie "Le Rez-de-Chaussée" à La Louvière accueillent ses œuvres en 1937. Et de nouveau le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, avec le sculpteur Antoine Vriens en 1938. Le 3e peintre acquiert la notoriété.

Séduit par ce que Paul Caso (2) appelait "le paradis bucolique de Wauthier- Braine", Anto Carte vint s'installer dans la propriété voisine du "Rameau Vert". Ensuite, Léon Devos et William Paerels vinrent habiter les vallons tout proches. Pierre Paulus avait une demeure à Alsemberg.
Tout ce monde d'artistes se fréquentait souvent, sans sacrifier au travail, sacré pour chacun. Le critique d'art Richard Dupierreux, nous dit Paul Caso, conquis par le climat d'émulation qui régnait au cœur de ce merveilleux décor de collines et de saules avait appelé Anto Carte et ses compagnons "les peintres du Hain" parce qu'une petite rivière ainsi nommée, coulait dans cette vallée, lors des rencontres auxquelles se joignaient souvent Léon Navez et la petite bande des enfants respectifs; après les agapes, on jouait: au croquet ou au tir à l'arc chez Anto Carte, aux quilles et au "billard de fer" chez Frans et Andrée, et aux boules chez Léon Devos à Ittre. Franche gaieté et camaraderie les unissaient.

La guerre de 1939 met un frein à ces activités ludiques et amicales. De l'exil de 1940, Frans Depooter ramène des aquarelles du Tarn-et-Garonne: il n'avait pu, pendant les trois mois d'évacuation, abandonner la peinture dans un pays qu'il découvrait si lumineux.

Après quelques intérims dans l'enseignement général, il avait été désigné en 1938 professeur à l'Ecole de Dessin et des Arts Décoratifs de Molenbeek-Saint-jean où il avait retrouvé Rodolphe Strebelle. Il dirigera cet établissement de 1944 à 1971 tout en continuant son enseignement du soir auquel il tenait beaucoup.

Sous l'occupation, il demeure fidèle à ses options démocratiques et sociales généreuses: il est résistant de 1940 à 1944, mais continue imperturbablement à peindre. La palette s'assombrit très fort pendant les dernières années de la guerre (autoportrait du Musée de Charleroi), effet inconscient, sans doute, de la dureté des temps.

Mais après la liberté retrouvée, il peut enfin voyager et dès 1948 le Midi de la France, qu'il avait entrevu, ensuite la Corse et l'Espagne, l'invitent à aviver, à rafraîchir ses tonalités. Il reste cependant un homme du Nord et c'est la Bretagne qui l'attirera pendant les quinze dernières années de sa vie, sans qu'il abandonne pour autant le Brabant Wallon. Les ciels bouleversés, les lumières tamisées, la nostalgie du large et des îles avaient tout pour le séduire. jamais il ne sombre dans le pittoresque.

Dans les très belles pages qu'elle a consacrées à Frans Depooter, Madame Thérèse Ledoux-Triffaux (3) se pose la question: "A travers l'œuvre, on peut se demander qui était l'homme. Toute sa vie, il fut à la fois un lutteur (...), mais aussi un tendre que la nature émerveillait. Ses épanchements étaient pudiques mais ses amis savaient qu'il pouvait être prodigue en gentillesse et en bonté et que son amitié ne jaillissait jamais. Discret, il est toujours resté fidèle à lui-même, fuyant les expériences picturales de son temps même si 'j'ai fait, dira-t-il, quelques essais cubiques, quelques petites choses abstraites, tachistes vers 1955. Mais je n'ai jamais rien exposé de cela. Ces essais, c'était un jeu, mais l'art n'est pas un jeu ". Et elle conclut: "Si l'artiste Frans Depooter nous touche particulièrement, c'est sans doute qu'il nous laisse "une œuvre" peinte avec joie, amour et passion, et dont la vision poétique est le reflet de nos propres nostalgies et de nos désirs d'enfance inachevée".
Il est décédé le 13 août 1987 à Havelange, au cours d'une promenade dans la campagne.

 

.1. Stéphane Rey : frans Depooter ou la douceur de vivre. Catalogue de la rétrospective au Musée des beaux-arts de Mons - 10 Novembre - 2 décembre 1973

2. Paul Caso : Frans Depooter
- La profondeur vitale de l'Art, Les Editions d'Art Associées - 1981

3. Thérèse Ledoux-Triffaux: Frans Depooter et Andrée Bosquet. Rétrospective à l'Hôtel Communal de Schaerbeek 21 octobre - 20 novembre 1994