header

A Propos de

Ascension vers la couleur

Texte d’Isabelle DOUILLET


D’emblée, Léon Devos apparaît comme un solitaire acharné.
Autodidacte, il mène sa carrière et son œuvre en puisant dans cette force de liberté que possèdent ceux qui se sont construits seuls. Malgré Nervia, malgré son rôle dans l’enseignement académique, malgré aussi les espérances et les phantasmes que ses contemporains projetteront sur cette œuvre “ sage ” d’un peintre dit “ wallon ”, les étiquettes, qu’elles soient idéologiques, régionalistes ou artistiques, ont du mal à coller à sa personne. “ Figuratif ”, terme à la fois imprécis et lourd de conséquences en ces temps d’abstraction, d’expressionnisme et de surréalisme, semble le seul qui pourrait lui convenir. Vivre pour Devos, c’est peindre. Sans relâche, ses toiles représentent sa femme et ses filles qu’il chérit, l’intérieur dans lequel il vit, les nature mortes qui lui tombent sous les yeux, les paysages qu’il traverse.
“ Dans le fond, c’est tellement simple de peindre ! Voyez le magnifique tableau qu’on pourrait faire d’ici : une touche de noir bien nette, pour le toit, au-dessus de cette jolie teinte sablée des sentiers et au fond la merveilleuse des gris… Il faudra que je peigne cela un jour… ” (1). Le quotidien, unique source d’inspiration, est la limite de cette œuvre plus charnelle que profonde, qui, dans son immédiateté, échappe à tout décodage intellectuel.
Cependant, Devos n’oublie pas d’évoluer. Ce sera toujours par rapport à lui-même, dans la conscience absolue que son art n’est que dans la peinture : dans l’alliance des couleurs, le rendu de la lumière, les valeurs tactiles de l’huile, l’harmonie d’une composition. Solitaire, mais pas misanthrope, Devos a regardé l’art de son temps et du passé. Il s’est reconnu dans divers groupes, mais sans que ceux-ci n’altèrent sa personnalité. Les citations sont rares dans son œuvre, les concessions à l’art dominant de son temps plus encore. “ Il n’est curieux que de sa propre essence ”, note pertinemment Paul Caso (2) …
Mais quelle est-elle ?

Enfant du peuple

Né le 24 mars 1897 dans une famille ouvrière de Petit-Enghien, Léon Devos est encore enfant à la mort de son père. Après l’école primaire de Fayt-lez-Manage, il abandonne à 12 ans ses études pour devenir apprenti-mécanicien dans un atelier de métallurgie. Quelques années plus tard, sa famille déménage à Haine-Saint-Pierre.

À l’aube du conflit qui déchirera l’Europe, Devos, qui n’a que 17 ans, s’enrôle volontairement dans l’armée belge. Il sort indemne et décoré de quatre années violentes de tranchées.
Le jeune homme, qui dessine et peint depuis l’enfance, fait le choix définitif de cette voie. Durant six mois, il fréquente les cours du soir de l’Académie de Mons, dans les classes de Duriaux et Caty. Ensuite à Bruxelles, il suit l’enseignement des symbolistes Delville et Montald, professeurs par ailleurs de la plupart des membres de la future Nervia. En 1922, il obtient la médaille d’or et l’année suivante le Premier Prix avec distinction. Tout en travaillant à son art, il exerce divers métiers d’appoint — agent d’assurance, décorateur,…— qui lui permettent de subsister.

Mais Paris l’attire, où réside déjà son ami Léon Navez. Les deux peintres y vivent l’euphorie des Années folles. Temps de plaisirs et de découvertes, mais aussi de misère. Sur les recommandations de Navez, Devos collabore à divers projets de l’Institut de Gravure : il dessine notamment des timbres-poste pour le Congo et l’Amérique latine et des billets de banque. Par ailleurs, il mène aussi pour survivre des activités moins avouables de faussaire de tableaux du XVIIIe siècle… Milie, son épouse, l’accompagne déjà en cette période dure et exaltante.En 1926, la naissance de Monique, leur première fille, amènera le couple à s’installer Bruxelles.

Nervien

C’est à Léon Navez, proche d’Anto-Carte, que Devos doit sans doute son entrée comme membre fondateur de Nervia. Devos jouera un rôle considérable dans le groupe, en prenant largement part aux expositions, mais surtout par l’originalité de son art. À côté des froideurs puristes de Buisseret, de l’imagerie de Carte et du maniérisme de Navez, Léon Devos apparaît déjà dans toute sa spontanéité et sa boulimie picturales. Face à ces représentants de la linéarité sensible, l’apport plastique de Devos est d’une nature différente, fait de pâtes grasses et saines et d’une volupté, sans excès certes, mais dont la chaleur et la sensualité s’imposent sans détour. Si elle ne néglige en rien l’idée si chère à Carte du beau métier, l’œuvre de Devos apparaît déjà à cette époque dans sa singularité, ce que ne me manque pas de constater la presse du temps. “ Voici un grand Nu de Léon Devos, moins décoratif que celui de la Nervia, mais poussé aussi loin que la formule le permet sans nuire au naturel du modelé, ni à l’intérêt de la pâte… ” (3). Il y a même un critique assez audacieux pour affirmer que, si la plupart des Nerviens, — et parmi ceux-ci les figures maîtresses de Carte et de Buisseret —, se délectent de formes dessinées héritées de l’art florentin, Devos au contraire s’est arrêté à Venise, attiré par une picturalité pure faite de modelé ouaté (4). Au sein d’une Nervia souvent désincarnée, Devos est donc le sensuel gourmand pour qui la peinture est avant tout sensations et couleurs. Dans son œuvre, Nervia marque le temps d’une poésie picturale dépourvue de tout caractère littéraire et même iconographique. La vitalité, qui caractérisera la suite du travail de Devos, est ici en germe, quelque peu bridée par l’ambiance en demi-teinte du groupe.


Tous ses thèmes de prédilection sont déjà présents : nus, scènes d’intérieurs, portraits, paysages, natures mortes. L’univers, restreint et intime, a le mystère d’un gynécée dans lequel le peintre s’introduit pour furtivement croquer un geste, un instant lumineux, une couleur. Parfois teintés d’expressionnisme dans les débuts du groupe (Femme nue assise, 1927), ses nus évolueront vers un aspect toujours plus charnel et cotonneux (Nu couché, 1936, Musée des Beaux-Arts de Mons). La pâte, écrasée à la brosse, leur donne une sensualité, à laquelle un fin cerne noir, soulignant les contours en un léger décalage, apporte élégance et galbe. Le trait fixe la forme sans l’emprisonner, comme pour en contenir un débordement fictif. Peints d’abord, dessinés ensuite, ces nus réconcilient pour le meilleur deux tendances jugées antagonistes. Encore loin de l’exubérance des années’50, les tons sont délicats et recherchés, confinés dans un valorisme plus que dans un colorisme véritable. Jouant d’une atmosphère éthérée, la picturalité adoucit l’aspect souvent sculptural des figures (Ma femme, 1932, coll. privée), qui, géantes, débordent parfois du cadre assigné par la toile (Nu au drap, coll. privée). La luminosité surgit des corps eux-mêmes, dont les carnations, savamment modelées, tranchent sur les fonds sombres souvent indistincts. Les contrastes avec l’arrière-plan peuvent parfois prendre des tournures plus dramatiques (Nu debout, Coll. privée, Nu assis, 1929, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique), dans lesquels la figure s’apparente alors à un éclair de lumière. Le regard du modèle échappe ; la femme se mure dans le silence, se cache dans un geste d’intimité.
Inscrits dans des formats souvent proches du carré, les portraits en buste de cette époque interpellent le spectateur sans le regarder véritablement (Emilie, 1928, Coll. privée, Olivier, Coll. privée, Taf Wallet, Coll. privée). Frontaux, les yeux bien ouverts, silencieux, ils livrent peu de celui ou celle qu’il représente. Le modelé accroche la lumière qui fige et fond la personne dans une sorte d’aura. Une atmosphère mystérieuse s’en dégage, qui rappelle l’héritage symboliste des vieux maîtres de Devos à l’Académie de Bruxelles. Dans ces portraits, on est loin de l’élégance stylisée ou de l’expressionnisme adouci des autres membres du groupe.
À côté de paysages d’obédience réaliste, comme ceux qu’il ramène d’un séjour en Espagne, Devos livre des vues sensibles du monde qui l’entoure. Influencé par Paulus, le Paysage industriel joue sur la superposition de trois tons —brun, vert, bleu —, créant ainsi une belle profondeur au sein de l’œuvre. Très nettes, les verticales et les horizontales des cheminées d’usines et des toits se conjuguent aux flous des arbres et des terrils. La fumée se mêle avec poésie au ciel.
Certaines natures mortes de cette période jouent de tons francs comme un éclat de soleil (Bouquet au chapeau de paille, Coll. Privé), tandis que d’autres parlent du goût extrême de Devos pour les descriptions sensuelles du monde muet des objets. Dans un camaïeu de gris et de bleus, Les Perdrix raconte, en une composition solide de verticales et d’horizontales, les touches de lumière buttant sur des matières aussi différentes que le grès mat ou le plumage velouté des oiseaux morts.

Nervia donne à Devos l’impulsion nécessaire au développement de sa carrière, sans jamais l’empêcher de suivre sa voie. Prolifique, il prendra part à de nombreuses expositions d’autres groupes, soit comme invité, soit comme membre ; Pour l’Art (1937), Als-ick-kan (Anvers, 1937). Par ailleurs, les années d’entre-deux-guerres voient ses premières expositions personnelles.
Après la dissolution de Nervia, dans laquelle Devos, en conflit avec Anto-Carte, joue un rôle décisif, le peintre fonde en 1940 avec Léon Navez un nouveau groupe, Orientations, sur le même mode que Nervia.

Professeur


En 1939, Devos devient, à l’Académie de Bruxelles, professeur de peinture décorative avant d’enseigner la peinture et le dessin d’après nature. Sur son rôle de professeur, un petit entretien avec Paul Caso en 1948 est révélateur (5) : “ Il faut apprendre à l’élève ce qu’est la forme, la technique sous tous ses aspects. Cela n’exclut pas sa liberté de vision, tout autant dans la forme que dans la couleur. ” À la question, insidieuse en ces temps de crise figurative, de savoir si des expériences abstraites sont possibles à l’Académie, il répond que “ l’Académie n’est pas un laboratoire. ” Pour Devos donc, comme pour la plupart des ex-Nerviens devenus professeur, l’Académie est avant tout un lieu d’apprentissage de la main et de l’œil. Mais le maître de poursuivre : “ Cela ne veut pas dire que nous n’encourageons pas l’élève à découvrir son domaine inventif… ” Point de “ petits Devos ” parmi ses anciens étudiants ; on trouve des personnalités artistiques aussi différentes que le peintre abstrait Maurice Wyckaert ou l’artiste naïve Micheline Boyadjian…
De 1948 à 1951, Devos assumera la prestigieuse charge de directeur de l’Académie tout en gardant ses cours.
Parallèlement à son professorat, les années’40 sont pour Devos un temps de recherche tous azimuts. De l’extrême fin des années’30 datent 7 petites sculptures, en plâtre, en terre cuite et en bronze, qui auraient pu inaugurer un nouveau versant dans son œuvre. Bien qu’elles soient exposées en 1940 à la Maison des Loisirs à La Louvière et en 1941 au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, elles ne constituent qu’une expérience plastique isolée, mais d’une qualité réelle.

Durant la Seconde Guerre, ayant tenté en vain de rejoindre son régiment en France, il demeure à Bruxelles. S’il n’a pas été un résistant, il a toujours eu une attitude très dure face aux envahisseurs. Homme de gauche, Devos, au contraire de Léon Navez ou de Frans Depooter, n’a jamais pris la carte d’aucun parti.


Coloriste confirmé


À la fin des années’40, la couleur s’éveille dans les toiles de Devos pour remplacer définitivement le valorisme de la première période. Les tons purs font leur apparition et bariolent la toile d’éclats multiples, d’oppositions à la fois fortes et complémentaires. Les sujets sont traversés par des vibrations lumineuses, en lieu et place de la plasticité plus “ froide ” et virtuose d’avant-guerre. Mûri, Devos s’est dangereusement libéré des harmonies classiques qui l’habitaient encore, pour faire éclore une peinture solide, moins délicate, mais plus palpitante.
La décennie suivante voit l’émergence de nouvelles couleurs et de lumières franches, celles du Midi, où il se rend régulièrement. “ Vous ne pouvez imaginer combien tout est beau là-bas. La lumière renouvelle tout. Tenez, ce portrait de ma femme, je n’aurais pu le faire nulle part ailleurs… ” (6). Le jaune, quasi-absent jusque-là, gagne sa palette.

Le temps des récompenses est venu : en 1950, la même année que Jacques Villon et Jean Bazaine, à la suite de Braque et de Derain, Devos obtient le prestigieux prix Carnegie Garden Club à Pittsburg pour un délicat bouquet champêtre. Cette année-là, il fonde avec les peintres Jacques Maes, Léon Navez et le sculpteur Fernand Desbonnaires, le groupe Présence. Ils s’associent à de jeunes élèves et exposent chez Giroux. Un manifeste assez abscons témoigne de la volonté de traiter l’humain. Le groupe est résolument tourné vers toutes les tendances du figuratif.

En 1953, Léon Devos s’attelle avec le peintre Jacques Maes à une œuvre d’envergure, qui étonne dans sa carrière : La Prestation de Serment de Léopold III. Plus de vingt ans après les faits, le peintre livre en une toile gigantesque de 4,5m x 5,5m ce moment figé d’histoire de Belgique. Il mettra deux ans à réaliser les 450 portraits qui jalonnent la toile, qui décore encore aujourd’hui la Chambre des Représentants au Palais de la Nation. Par ailleurs, c’est Anto-Carte qui fournira les cartons pour la tapisserie sur le même sujet qui orne le Sénat. Nervia s’officialise…

Les années’60 voient évoluer l’artiste vers une volonté de construction toujours plus affirmée, parfois presque cubiste, qui a pour effet de distribuer les valeurs colorées en surfaces fermes et nettes. Les tons sont saturés et jouent de résonances profondes. Les pâtes sont savoureuses sans être nécessairement épaisses.
Infatigable, Devos peindra et exposera jusqu’à sa mort qui survient brutalement en Bourgogne le 18 avril 1974, au retour d’un séjour dans le Midi. Il laisse derrière lui une œuvre gigantesque, estimée à 3 000 tableaux.

Isabelle Douillet-de Pange


Toute ma gratitude à Danielle De Clercq-Douillet pour la relecture attentive et avisée de ce texte.
(1) Jean CADIRAN, Léon Devos, in Le Cahier des Arts, 15.11.1957
(2) In Le Soir du 14.11.1957
(3) E.D., in La Libre Belgique, 7.12.1933
(4) DUPIERREUX (Richard), Ceux de chez nous : Léon Devos, in Le Soir, 25.9.1952.
(5) In Le Soir, 4.5.1948
(6) Jean CADIRAN, Léon Devos, in Le Cahier des Arts, 15.11.1957


Orientations bibliographiques :
Léon Devos, Les cahiers de l’Avant-Poste, Verviers, 1931.
DELAHAUT (Jean-Robert), Léon Devos, in Terres latines, Bruxelles, 1939, pp. 201-206.
BERNIER (Armand), Un prix américain au peintre Léon Devos, in Le Thyrse, Bruxelles,1950.
BODART (Roger), Léon Devos, Monographie de l’art belge, Anvers, 1952.
[Catalogue], BABUT DU MARÈS (J.P.), Léon Devos, Maison de la Culture de Namur, 1967.
CAMUS (Gustave), La vie et l’œuvre de Léon Devos, in Bulletin de la classe des Beaux-Arts, Académie de Belgique, Bruxelles, 1974-1975, pp. 109-116.
Léon Devos, Éditions Labor, 1977
[Catalogue], Léon Devos, in Nervia, Musée des Beaux-Arts, Mons, 1978, pp. 27-29.