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A Propos de :

 

Texte de Chantal LEMAL MENGEOT
Conservatrice en Chef du Musée de Charleroi.

« Je n’aime pas les coteries, les écoles, les modes, les classements. Je pense qu’on peut faire de bons tableaux dans tous les genres. […] Etre fortement impressionné par la nature me paraît être la condition première de l’œuvre d’art ; la réalisation, en-dehors de toute influence étrangère, la seconde ; l’exécution se rapprochant le plus possible de la perfection, la troisième.
[…] J’ai besoin de mesure, d’équilibre, et de gravité aussi. »

Le jugement que l’on porte sur l’œuvre de Paulus est souvent restrictif, dans la mesure où on le cantonne trop aisément dans un genre pictural que certes il a largement traité : le paysage industriel et le monde du Travail.
Toutefois, au-delà des limites de l’esthétique élémentaire, c’est le domaine de l’idéal qu’il atteindra à travers sa propre philosophie : la vie du peuple, ses mœurs, ses états d’âme, ses joies, ses amours et ses souffrances.

Lorsque Paulus rejoint le groupe Nervia, en 1930, il a cinquante ans. Sa réputation n’est plus à faire : il est au sommet de sa carrière, a déjà récolté plusieurs prix et compte un grand nombre d’expositions.
Dès 1910, lors de la 1ère exposition du Cercle Artistique de Bruxelles, il est reconnu par Destrée ; ce dernier acquiert Pays Noir sous la neige (1909, 115 x 85 cm, Musée Jules Destrée, Charleroi, inv. 23).
En 1911, il participe à l’Exposition de Charleroi, au Salon d’Art moderne, où il présente onze œuvres, parmi lesquelles Jeunesse (1911, 150 x 200 cm, Musée des Beaux-Arts de Charleroi, inv. 73) et Transport aérien (ca 1908, 150 x 215 cm, Musée des Beaux-Arts de Charleroi, inv. 5).
En 1913, il reçoit le Prix du Hainaut, dont c’est la première édition. Par la suite, d’autres artistes de Nervia seront également titulaires de ce prix qui récompense le plus méritoire effort artistique (1918, Buisseret ; 1930, Navez ; 1934, Taf Wallet ; 1937, Devos ; 1939, Depooter).
En 1932, il participe à la Biennale de Venise, avec un envoi important.

Pierre Paulus, s’il ne s’associe pas à toutes les manifestations mises en place par Nervia, sans doute préoccupé par la préparation de ses propres expositions, tous les ans, entre 1927 et 1938, prend part à des Salons d’art, entouré des membres du groupe.
Citons quelques exemples. En 1932, Pierre Paulus participe au Premier Salon d’art wallon contemporain (30 avril au 31 mai) organisé au Palais des Beaux-Arts de Liège, par l’Art vivant au Pays de Liège ; il y présente cinq œuvres et sera désigné membre du Jury de placement, représentant de l’« Art wallon » Bruxelles, ainsi que Louis Buisseret et Léon Devos, tous deux représentants de Nervia ; en 1933, le 45e Salon de Gand, pour lequel Anto-Carte était membre du jury de peinture, et Louis Buisseret, son suppléant ; en 1935, il prend part, avec deux natures mortes de fleurs, au Salon du Printemps, organisé par la Société royale des Beaux-Arts de Bruxelles, aux côtés de Léon Devos, Frans Depooter, Andrée Bosquet, Louis Buisseret ; en 1936 encore, c’est à Liège qu’on le retrouve, au Salon Quadriennal de Belgique, avec les principaux membres de Nervia.

Revenons en 1927, un an avant la fonds de Nervia ; une exposition rétrospective des œuvres de Paulus est organisée par le Cercle Artistique et Littéraire de Charleroi et considérée comme la plus brillante manifestation artistique organisée jusqu’à ce moment à Charleroi. Paulus y présente plus d’une centaine d’œuvres, au Salon de la Bourse.
L’évocation de la grande grève de 1925, qui toucha particulièrement Charleroi pendant six mois, y fut remarquée. Impressionné par ces événements au cours desquels il se mêle lui-même à la foule, Paulus reprend ce sujet pendant dix ans et nous en propose plusieurs versions dont la dernière, en 1939.
La version de 1925, La Grève (65 x 80 cm, coll. Godart), probablement vendue à cette date à la Reine Elizabeth , nous émeut particulièrement.
Dans une composition très structurée, où le cortège, front noir et compact d’hommes, emmenés par le drapeau rouge, s’engouffre en rangs serrés entre les façades tristes du coron, sur fond de terrils et de chevalement.
Les contours ne sont pas nettement définis ; tout est traité par masse, dans les seuls rapports picturaux et humains.
Nous sommes loin de la thématique de Nervia, mettant volontiers en exergue, des sujets plus intimistes, plus sensuels, évoquant davantage un bonheur de vie.
Déclinant le paysage industriel et ses acteurs, Paulus fait route en solitaire, défiant les styles et les modes.
Toutefois, parallèlement aux sujets sociaux, Paulus a su évoquer, dès le début de sa carrière, portraits, maternités, paysages colorés, bouquets de fleurs aux nuances raffinées, thèmes largement développés par les artistes nerviens.
En ralliant le groupe, Paulus joue donc davantage un rôle de parrainage, accompagnant les jeunes artistes de la Nervie dans leurs expositions.
L’importance de Nervia pour Paulus, l’amitié surtout qui soudait les artistes, se manifeste dans ce très beau tableau où l’artiste développe tout son talent de coloriste et de constructeur.
Cette œuvre, Alsemberg sous la neige (1930, 50 x 59 cm, coll. privée) a été présentée à la Biennale de Venise en 1932 et au 45e Salon de Gand, en 1933.
Signée et annotée de sa main, au dos, elle témoigne de l’importance d’Alsemberg pour Paulus et fait allusion au groupe Nervia qui s’y réunissait régulièrement.

Jean-Pierre Paulus nous a raconté :
« Alsemberg se trouvait à proximité de Braine-l’Alleud. Là, plusieurs peintres francophones s’étaient installés, notamment les peintres dits de « Nervia ».
Il y avait là, proches les uns des autres, les ateliers de quelques peintres, parmi lesquels, Anto-Carte, Louis Buisseret, Léon Devos.
Ces artistes se rendaient visite régulièrement. La demeure que mon père avait achetée, presque un petit château, était très vaste. Les autres peintres se retrouvaient souvent chez nous.
Léon Devos venait souvent accompagné du critique d’art, Richard Dupierreux.
Ces réunions d’amis s’organisaient dans un climat très gai et sympathique.
Anto-Carte faisait toujours le clown. Il s’amusait à mettre des faux nez. C’était des parties de rigolades extraordinaires.
Tous ensemble, ils faisaient de nombreuses parties de quilles et d’arceaux » .

Avec Alsemberg sous le neige, Paulus rencontre les objectifs de Nervia ; la mélancolie du quotidien, l’amour du plein air, du silence, de la lumière, le petit bonheur simple du village.
Dans les compositions libres et spontanées, telles que Bouquet (1936, 100 x 80 cm, coll. privée) ou Les Perroquets (ca 1932, 60 x 45 cm, coll. privée), c’est le charme, la délicatesse, la bouffée de fraîcheur qui prennent le pas. La couleur donne le rythme. C’est un moment de repos. Paulus reste sobre et mesuré, dédaignant la recherche de l’effet. Un frémissement anime la surface donnant vie aux choses inanimées.


Vers un réalisme expressionniste

En 1914, Permeke, évacué en Angleterre, peint ses premières figures imposantes de paysans et d’ouvriers agricoles. Paulus, qui le côtoie à Londres, pendant la première guerre mondiale, connaît son travail et redécouvre sa manière rude et brutale lors de l’exposition rétrospective de 1930, au PBA de Bruxelles.
Dès ce moment, avec Le Noyé (148 x 190 cm), l’œuvre de Paulus se teinte d’accents expressionnistes, contenus certes, mais toutefois bien présents dans des compositions de haute tenue telles que Le Grisou (1934, 64 x 79 cm, coll. Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers, inv. 126) ou encore cette émouvante Mère et enfant (1930, 110 x 100 cm, coll. Musées royaux des Beaux-Arts de Bruxelles, inv. 116).

Le Noyé, s’il renouvelle le thème du mineur mort, déjà évoqué par Constantin Meunier (1831-1905) revêt également cet aspect symbolique, voire mystique, que nous livre habituellement ce thème éternel qu’est celui de La Pieta.
Dans cette composition, décantée, l’atmosphère atteint au tragique ; les personnages, soudés autour du mort, portent sur leurs épaules le poids de la détresse humaine. Pas de pathétique outrancier. L’émotion est contenue. La beauté formelle rejoint la vérité du sujet.
Après Permeke, on peut évoquer Anto-Carte qui, dès les années 20, décline le thème dans de vastes compositions allégoriques et symboliques, dont le dépouillement souligne la puissance et l’émotion.
Tout aussi déchirant se veut le thème de la mère ouvrière, (Berceuse, 1939, 100 x 80 cm, Musée des Beaux-Arts de Charleroi, inv. 470). Paulus peint la première maternité en 1920 ; suscitée par la naissance de son fils unique, cette œuvre relève d’une technique impressionniste. Dix ans plus tard, c’est de maternités ouvrières qu’il s’agira ; renouant avec l’école expressionniste, ces personnages sont brossés à larges traits, dont la simplification en accroît le pathétisme. Un modelé puissant, des raccourcis saisissants, une gamme de tons accentuant le tragique, Paulus, avec ces œuvres, atteint au monumental.

Comme nous pouvons le constater, Paulus a abordé tous les genres. Dès le début de sa carrière (1900-05), il nous offre une remarquable série de portraits : le Portrait de Louise au gant (1905, 80 x 60 cm, coll. privée), le Portrait de Rik Wouters (1902, 40,5 x 33 cm, coll. privée), le Portrait de Jules Destrée (1917, 80 x 65 cm, coll. Université P. Pastur), où se reflètent sensibilité, intelligence et volonté qui sont celles de cet homme qui fit progresser les arts à Charleroi, d’autoportraits aussi comme celui de 1900, dont la lumière évoque les maître anciens.
Au travers de tous ces sujets, il maîtrise parfaitement une palette des plus raffinées, qu’il exploite à merveille, tant dans les paysages industriels que dans ses natures mortes, dont l’une des plus remarquables est incontestablement La cave à liqueurs (ca 1925, 100 x 110 cm), « celle qui a la chaleur du cuir de Cordoue » comme se plaisent à le souligner les critiques d’art de l’époque. « Traitée dans des camaïeux d’or et de brun, ponctuée çà et là d’un rouge, d’un bleu, d’un vert intense, La Cave à Liqueurs est un instant de repos au cœur de la tourmente » .

En 1935, Pierre Paulus exécute des esquisses préparatoires pour la décoration de la Salle du Conseil et des Mariages de l’Hôtel de Ville de Charleroi.
L’une de ces esquisses, Jeune couple (1935, 80 x 65 cm, coll. privée), était destinée à être intégrée sur un panneau mural surplombant les portes d’entrées de la salle et mesurant 5 m de haut sur 2,40 m de large. Sept emplacements étaient prévus.
Dans son projet, Paulus propose des figures fortes personnalisant le monde du travail. Des personnages très présents, une image qui devient celle de notre histoire et de notre richesse culturelle.
Ces esquisses ne furent jamais réalisées ; le Conseil communal du 23 mars 1936 attribua à Jos Desmedt (Anvers, 1894- ? ) la première place du concours organisé pour la décoration de cette salle, et l’on ne parla plus des projets de Paulus.

Au travers de tous les genres qu’il traite, Paulus reste un isolé au cœur de Nervia, par la vision du paysage industriel qu’il nous a imposée et qui nous est devenue si familière.

La Sambre est un personnage, jouant simultanément tous les rôles. A la fois support d’une idéologie sociale, d’un art et d’une technique, elle se prête remarquablement aux multiples jeux de nuances que Paulus affectionne ou à l’utilisation du couteau, dont il est un inconditionnel.
La Sambre est aussi au cœur du décor dans lequel l’ouvrier trouve tout naturellement sa place. Avec le recul, la décantation se réalise à la lumière d’un art sobre et dépouillé alliant grandeur et simplicité.
Ensemble, l’ouvrier et le paysage industriel, ne représentent plus un sujet, mais un mythe.

En 1938, une dernière exposition du groupe Nervia aura lieu à Charleroi, dans le cadre du Premier Congrès wallon, organisé les 11, 12 et 13 novembre. Il ne semble pas que Paulus y ait présenté des œuvres.
C’est l’époque de sa consécration internationale ; quelques mois plus tard, son œuvre sera présentée à New York et San Francisco dans le cadre du Prix Watson où la deuxième place lui sera attribuée.
Tout comme Paulus s’est soucié d’accompagner les artistes de Nervia en jouant le rôle de « protecteur », il interviendra auprès du jeune Gustave Camus (1914-1984) pour constituer le groupe « Les Artistes des Cahiers du Nord » dans lequel seront réinvesties les idées de Nervia.