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A Propos de :

 

Texte de Emmanuelle Dubuisson


Peintre éternellement amoureux de la mer du Nord et dont on connaît surtout les paysages maritimes, les bords de plage anx accents luministes et pointillistes, Taf Wallet pratique à l’époque de Nervia un art tout différent, que son importante et plus récente production a injustement mis à l’écart. Si le musée communal de La Louvière possède des oeuvres représentatives des débuts de l’artiste, étonnamment le Centre Culturel Taf Wallet à Saint-Idesbald (1), passe sous silence cette période d’avant-guerre alors que ce sont là des années d’apprentissage, d’influences, de rencontres, de voyages, d’expériences picturales, capitales dans son cheminement artistique.

A la naissance du groupe Nervia dont il est membre dès 1928, Taf Wallet, fraîchement sorti de l’Académie, est le plus jeune de la bande. Il se cherche, expérimente, admire l’oeuvre de ses aînés. Rapidement il trouve ses marques, privilégie la nature morte, s’écarte de l’univers d’Anto-Carte qui hantait ses premières toiles. Opulentes, colorées, savamment composées, mais aussi parfois plus stylisées, les natures mortes dominent la période d’entre-deux-guerres et personnalisent son travail an sein du groupe Nervia, généralement plus sensible à la figure humaine. Celle-ci intéresse moins l’artiste qui signera pourtant quelques très beaux portraits, plus rarement des nus.

Né à la Louvière en 1902 dans un milieu aisé et réceptif, si pas à la peinture, à. la musique - son père était commerçant et organiste à ses heures - Taf Wallet manifeste dès son jeune âge une attirance pour le dessin. “Je faisais des dessins, je coloriais, comme les autres enfants. Beaucoup plus tard, adolescent, j ‘ai découvert la pâte, la matière. Une révélation (2) Un jour, il réserva ses quelques économies a l’achat d’un tube de bleu de Prusse, dont la couleur le fascine.., il rentra à la maison les mains et les habits barbouillés pour n ‘avoir su résister à la tentation de l'ouvrir en route. “(3): un bleu que l’on retrouvera dans nombre de ses oeuvres...

A quatorze ans le jeune Wallet entreprend une formation technique à l’Ecole Industrielle de la Louvière dans la section “Bois et Marbres” avant de s’inscrire en 1920 à l’Académie des Beaux-Arts de Mons. Ses travaux n’emballent guère son professeur Emile Motte, académicien dans l’âme. “Allons” lui souffla-t-il” il ne faut pas s'accrocher inutilement, vous avez bien quelque chose d’autre à faire..” (3) Mais Taf Wallet s’accroche et rejoint la capitale.
En compagnie de Léon Devos, il fréquente l’Académie de Bruxelles de 1922 à 1926 sous la direction de Constant Montald, Jean Delville et Emile Fabry, fervents symbolistes. Léon Devos réalise à l’époque un beau portrait de Taf (1925, coll. privée), charpentant, structurant le visage de son ami comme le ferait un sculpteur tout en stylisant la chevelure et le vêtement. Très sérieux - était-ce pour faciliter le travail de son collègue? - alors qu’il est réputé pour son joyeux caractère, sa bonhomie, Taf Wallet arbore ici un visage fermé mais dont les traits marquants la forme du menton, l’implantation des yeux, les lèvres légèrement tombantes, le nez fort - ont été três justement traduits par son ami peintre.

Cette même année l’artiste remporte le premier prix de composition et de peinture: sa voie est désormais tracée. Vainqueur en 1928 du Prix Godecharle avec La fête de l’Aïeule (Musée communal de La Louvière) et troisième au Prix de Rome, il voyage grâce à sa bourse en France et en Italie, visite les musées, découvre l’art antique, la Renaissance italienne, les paysages du Sud durant près de deux ans. La fête de l’Aïeule, empreinte d intériorité, dévoile déjà en filigrane, l’intérêt de l’artiste pour la nature morte, largement développée dans deux toiles antérieures: Nature morte aux Légumes (1926, coll. privée) et Etalage (1927, coll. privée). Dans La fête de l’aïeule (coll. Musée Communal de La Louvière) les personnages dominent encore la composition consciencieusement construite autour de la jubilaire dont la peau ridée trahit l’âge avancé. Allégorie du temps qui passe - toutes les générations sont présentes - l’oeuvre trahit les consonances symbolistes appris à l’Académie. Elles disparaîtront très vite de son univers pictural. La stylisation figures, la pose affectée de la jeune femme l’avant-plan, la mélancolie des regards, la présence suggestive du paysage à l’arrière plan, l’impression de silence, rappellent plusieurs oeuvres d’Anto-Carte.

Audacieux dans ses rapports de pleins et de vides, de courbes et d’orthogonales, Taf Wallet concentre dans la partie droite du tableau une large partie de la scène. Sur la table, les fruits et légumes fraîchement cueillis contrastent par leur abondance avec le caractère introspectif des personnages. Plus légère, Etalage (1927, coll privée) est une oeuvre pleine de charme, un charme conféré par la présence du tableau dans le tableau. Posés sur la table, les légumes semblent s’offrir au regard de personnages fictifs puisqu’ils sont ceux d’un tableau, accroché au mur. Jouant sur l’illusion: seul le rebord cloué nous indique qu’il s’agit d’une toile, l’artiste utilise le tableau comme une longue et étroite fenêtre qu'il aère la composition. Ici encore l’influence d’Anto-Carte se fait sentir dans la stylisation effilée des visages, les attitudes inclinées, l’irréalité mystique de la scène. Mais la petite carriole et le seuil d’une porte nous ramènent à l’espace de la rue. Légèrement décalée par rapport à la ligne du tableau, ce qui dynamise la composition, la table, à peine visible, regorge de légumes que l’artiste a pris soin de bien agencer alternant rondeurs des choux, des pommes de terres, des radis avec les carottes, poireaux, betteraves et chicons, tout en longueur. Et comme pour rétablir l’équilibre des formes, il plante une bouteille de vin, à l’avant, en plein centre de l’oeuvre. Réchauffée par les jaunes, les rouges et le très beau bleu de la passoire, la toile, tonique dans ses tons, aime les effets de lumière: la bouteille laisse paraître par transparence les reflets des feuilles de radis, le bleu illumine les rebords du récipient.

Quant à la matière, peu épaisse, elle est appliquée et puis griffée, révélant ci et là la toile. Peinte un an plus tôt, Nature morte au chou-fleur annonce Elalage (1927, coll
privée) par la disposition des mets, l’équilibre des formes et des couleurs dominées cette fois par des verts. Ici encore, un détail - une botte d’oignons - centre la composition. Elle s’étale sur du papier journal dont le lettrage se confond avec la signature de l’artiste.
Etrangement les longs séjours de l’artiste à l’étranger ne l’encouragent pas, à la différence de ses amis Buisseret et Navez, pour qui la découverte des artistes du Quattrocento et du Cinquecento fut capitale, à exalter une figure humaine idéalisée, contemplative. Au contraire, à son retour, Wallet se consacre essentiellement à la nature morte, abordant sporadiquement portraits, paysages et scènes de pêche. Cependant les incidences lumineuses remarquablement travaillées dans plusieurs de ses toiles, révèlent un goût pour la lumière probablement conforté par la luminosité exceptionnelle des paysages et des villes du Sud et que dévoile un très charmant Village en Italie (1930, coll. privée) peint en cours de voyage. Le coup de pinceau est enlevé, les couleurs gaies, flattées par la lumière, et certaines parties du tableau sont presque d inspiration cézannienne. De retour en Belgique, l’artiste renouera parfois (Sous- bois, 1925, coll. privée) avec cette manière de peindre post-impressionniste qui se limitera cependant à ses paysages. Moisson, (1933, coll. privée), doux paysage des Flandres, dévoile un large ciel bleu, presque blanc, caressant de sa lumière les blés d’or.
D’aucuns ont voulu voir au contraire une influence flamande et hollandaise dans les natures mortes de l’artiste: lointaine influence spirituelle peut-être d’un Snyders ou d’un Aertsen mais rien dans la facture ne rapproche Taf Wallet de ces peintres du XVI et XVII siècles. Seules quelques toiles dont le Garde-Manger (1934, coll. Musée communal de la Louvière), par la surenchère de victuailles, de poissons et de gibiers rappellent ces opulentes et très cérémonials compositions mais elles n’en ont ni l’éclat velouté, ni la générosité picturale, ni la préciosité lumineuse.
Fin gourmet, excellent cuisinier - sa recette d’ailoli a ravi bien des papilles -aimant faire bonne chère, Taf Wallet préparait aussi les mets qu il peignait: plaisir des yeux, plaisir de la bouche... Nombre de fêtes, de réunions entre amis et peintres se terminaient souvent autour d'un repas amoureusement cuisiné par l’artiste qui se fournissait chez les restaurateurs ou les pêcheurs.

Vivant à Schaerbeek dans une grande maison dont l’atelier offre une vue imprenable sur la ville, Taf Wallet acquiert en 1933 une ancienne maison de pêcheur à Saint-Idesbald: deux lieux auxquels il restera fidèle jusqu’à sa mort. Si la mer n’apparaît qu’après la seconde guerre dans son oeuvre, ports de pêche, pêcheurs, poissons, crustacés, s’immiscent dans ses toiles dès cette époque.

Tout en délicatesse Les moules (1930, coll. privée), peintes sur panneau, offrent leur lumière nacrée sur une assiette à fins motifs. Les natures mortes les plus dépouillées sont d’ailleurs les plus expressives: Nature morte aux poissons et oignons sur papier journal (1930, coll. privée) et Nature morte au pichet et poisson (1933, coll. privée) frappent par leur sobriété linéaire, la place accordée aux vides, leur gamme chromatique à la fois plus réduite et plus nuancée. A l’encontre de certains tableaux qui pêchent par la surabondance de mets de Taf WALLET, Nature morte aux chrysanthèmes, 1930, 93 x 65 tous genres, ces oeuvres dégagent une intensité, un raffinement plus subtils. Stylisée, épurée, Anguilles au pot s’inscrit par son goût pour la ligne, les contours bien marqués, par son atmosphère intimiste comme une oeuvre typique de l’entre-deux-guerres. Le traitement de la cruche - aplats de couleurs, reflets, franchise de la ligne - rappellent quelque peu la manière de Devos et de Depooter de traiter les objets mais s’écarte totalement de la froideur esthétique et émotionnelle des natures mortes de Buisseret. Les oeuvres de Wallet respirent la vie, négligent les couleurs froides, font parler la matière, les coups de pinceaux sans que jamais l’artiste ne verse dans l’exercice pictural: le sujet, la composition lui importent davantage.

Vers 1935, l’artiste, plus mûr, tempère ses élans et délaisse les natures mortes croulantes, débordantes de victuailles. Il maîtrise mieux ses compositions, les structure, nuance sa palette et la matière. Par ses couleurs et ses coups de pinceau, l’artiste traduit dans Nature morte au Marcassin (1933, collection privée) et Nature morte au lièvre (1935, coll. Musée communal d’Ixelles) les variétés, le rendu et les effets des textures: le poil duveteux du lièvre, rugueux du marcassin, les plumes floconneuses des oiseaux, la rondeur lisse des fruits, la fraîcheur des légumes, la froideur de la céramique ou encore la brillance du métal. Tout est rigoureusement ordonnancé: jeux de volumes, jeux de lignes, jeux de couleurs.

Dans Nature morte au marcassin, la forme pansue de la cruche répond aux courbes généreuses des feuilles du chou, la bouteille de vin s’aligne sur la table, prolongeant les corps du marcassin et des grives. Quelques pommes bien rondes contrebalancent la composition. Plus travaillée, plus décorative.

Nature morte au lièvre, exploite dans un beau dégradé de gris, de brun et de blanc, le contraste des plumes et du pelage, l’aile de l’oiseau se fondant harmonieusement entre les pattes du gibier. De part et d’autre de cette ligne maîtresse du tableau, la botte de poireaux et le pot bleu renchérissent ce mouvement vertical. Et avec ce souci d’équilibre chromatique et formel qui lui est cher, l’artiste insère dans son oeuvre des pommes et des artichauts, à gauche comme à droite. D’une grande douceur, la palette se pimente de jaune et de bleu, dans Nature morte au marcassin, le vert nervuré du chou dans un grand éclat de lumière illumine littéralement le tableau.

Adepte incontesté de la nature morte, plus mièvre dans ses bouquets floraux, l’artiste renouvelle aussi ses approches stylistiques. oeuvre de ses débuts, Nature morte aux chrysanthèmes (1930, coll. privée) est de cette veine un peu japonisante, plus proche d’un Ensor que du groupe Nervia. L’artiste a opté pour une palette aux tons plus crus, peu usités dans son travail. Le mélange surprenant des objets, des chrysanthèmes et des poivrons multicolores, confèrent à l’oeuvre un ton étrange. Et l’artiste de faire réapparaître quelques années plus tard les mêmes poupées de chiffons et le même vase dans Nature morte aux pèches (1934, coll. Musée du jeu de Paume, Paris), à l’atmosphère toute différente. Exceptionnellement, Taf Wallet réserve sa toile aux fruits et aux fleurs, allégeant sa composition par le drapé de la nappe et la présence Fantomatique des deux poupées. Le visage de l’une d’elles, finement souligné, évoque à nouveau cette grâce un peu triste empruntée à Anto-Carte. Celle-ci se retrouve de façon récurrente dans les portraits que peint Taf Wallet, un genre qu’il abandonnera par la suite, à peu d’exceptions près.

Remarquable,l’Homme à la flèche (1932, coll. privée) aurait pu être peint par Anto-Carte. Dans cet autoportrait, tout rappelle son univers: le thème de l’archer qui naturellement fait songer au martyr de Saint Sébastien: l’un des thèmes de prédilection du peintre montois, la mélancolie du visage, l’acuité de la ligne, l’intemporalité de la scène. Mais à la différence de son ami, Wallet n’intègre pas d’arrière-plan évocateur - paysage, scène de rue...- trait éminemment symboliste. Au contraire, il joue sur la sobriété du fond, renforçant ainsi son attention sur le personnage dont le traitement du visage et de la main, délicatement allongés, la mélancolie du regard, offrent plus d’une parenté avec les portraits peints par les artistes du groupe Nervia. La finesse de la flèche, qui paraît si frêle dans cette longue main tendue, accentue l’impression de solitude dégagée par le tableau profondément humaniste. La clarté picturale de la tête, de la main, de la flèche, dont l’ensemble forme comme un triangle, attire d’emblée le regard et démontre que l’artiste peut aussi faire preuve de concision dans ses toiles.

Plus maladroit, L’homme au pot (1932, coll. privée), autre autoportrait, tient plus d’un exercice mais la candeur un peu naïve qui en ressort le rend attachant. Offrant un caractère tourmenté proche de certaines oeuvres de Navez, cet autoportrait où l’on retrouve les traits caractéristiques du visage de Taf, de la ligne des sourcils à la fossette du menton, hésite quant à son genre. Tenant dans les mains un pot bleu aux motifs floraux qui resurgit dans Nature morte au liêvre en 1935, le personnage tourne le dos à un cadre religieux à l’effigie de Saint Jean-Baptiste. Prétexte à des taches de couleurs, à des accents décoratifs, ces apports déstabilisent quelque peu le propos de l’oeuvre.

Peignant le plus souvent ses proches, Taf Wallet livre avec (;ermaine aux poissons (1933, coll. privée), une toile parfaitement aboutie mariant avec bonheur le portrait et la nature morte. C’est en 1930 que Taf Wallet épousa Germaine, pianiste, attelée ici au nettoyage des poissons et fruits de mer. La toile est enlevée, rythmée par ses touches éclatantes de rouge, le point de vue en contre-plongée, le grouillement des poissons fleurant bon la marée. Ici encore, l’artiste exploite les différentes matières -chairs et écailles de poisson, coquilles des crustacés, bois de la table, corps de son épouse - raclant son huile avec le bout de son pinceau ou la modelant par touches afin de mieux définir les nuances. La lumière s’étend largement sur les ventres dodus des poissons, s’accroche aux carapaces des homards et des crabes, caresse le corps de sa femme. Comme captée sur le vif, encensée par l’ampleur du geste de Germaine qui enveloppe la scène, l’oeuvre dégage un naturel peu courant chez l’artiste.

Plus conventionnel, le Portrait de Reine Serrues (1936, coll. privée), sa belle-mère, dénote cependant une belle approche picturale. Le mouvement du tissu du vêtement est très finement rendu par petites touches délicatement modelées.
A l’arrière, le drapé du rideau, apprêté, théâtralise quelque peu l’oeuvre tout en l’intégrant par sa linéarité dans un esprit typiquement art déco.
Dans ses nus, plus rares, Taf Wallet, s’inspire largement du travail de Léon Devos. Ils n’ont cependant ni la spontanéité ni le débordement de couleurs des nus de son ami peintre. Le dessin est plus contenu, plus appliqué. Nu assis dans un sous-bois (1936, coll. privée) - c’est Germaine qui pose dans le jardin de Saint-Idesbald - sent quelque peu l’effort, la contrainte de devoir maîtriser la forme du corps. Mais les douces rondeurs chaudement éclairées, le velouté de la peau, en opposition avec les bleus et les verts d’une végétation vaporeuse, le contraste entre le corps généreux, la chaise rigide et l’arrière-plan lumineux témoignent aussi tout simplement du bonheur de peindre de l’artiste comme le révèle très perceptible-ment Nu dans le jardin (1936, coll. privée).

Durant ces années Nervia, au cours desquelles il participe sans exception à toutes les expositions du groupe, Taf Wallet, a un besoin, une envie gourmande de peindre, de travailler, de s’essayer à différents sujets, une soif d’apprendre. Et selon la thématique abordée, il module sa technique picturale. Dès le début des années ‘30, ses séjours prolongés à la mer du Nord, le conduisent à fréquenter le monde des pêcheurs et des ports. Et sa facture de s’épaissir, de s’assombrir, de privilégier les rehauts de couleurs. Oscillant entre l’expressionnisme d’un Permeke et le pré-cubisme d’un Cézanne, il structure puissamment le Portrait de Pêcheur (1931, coll. privée). Le visage buriné, usé par le travail atm grand air, ce pêcheur à la fière moustache, est vigoureusement planté, la tête modelée par zones d’ombres, de lumière, presque perdue dans ce vêtement ample aux plissés vigoureux, seule tache claire du tableau. Malgré le sujet, Taf Wallet n’interfère dans son oeuvre aucune connotation sociale. L’arrière-plan, empâté, sombre, dévoile deux bateaux dont l’un est amarre. Tout comme Carte, fasciné par le monde de la mer, l’artiste ne saisit que très rarement les pêcheurs dans l’attitude de leurs fonctions. Cependant, Wallet se détache ici tout à fait de la ligne épurée de Carte, de sa vision édulcorée de la réalité, pour livrer un portrait beaucoup plus proche dans sa facture des expressionnistes flamands. Et pour la petite histoire, au revers de la toile, souvenir problable des années académiques, se découvre une etude de nu masculin...

Parallèlement Wallet peint nombre de scènes portuaires à Ostende, à Nieuport. Traités sous différents points de vue, ces Ports de pêche 1932, col1. privée (1931, coll. Museum voor Schone Kunsten, Gent, 1932, coll. privée), développent un goût évident pour une matière généreuse souvent traitée au couteau à palette mais aussi raclée, griffée pour éviter qtie les tons ne soient trop lisses, trop fondus. Les couleurs sombres dominent, ponctuées ci et là de vibrations colorées. Judicieuses constructions de voiles, de mâts, de bateaux accostant, se croisant, ces marines sereines, fourmillent de petites scènes vivantes qu’un regard rapide ne capte pas. Sur les bateaux, les uns s’activent, les autres cuisent le poisson, remontent les filets, d’autres observent ou se reposent tandis que quelques badauds se promenant le long des quais.

Vainqueur du Prix du Hainaut en 1934, Taf Wallet reçoit une commande de l’Etat belge: un vaste panneau décoratif pour l’Ecole de la Marine d’Anvers dont il existe également une version picturale peinte sur bois: Les Débardeurs (1935, coll. privée). La touche diffère complètement, hymne à la lumière, aux tons délavés, légers, elle délaisse l’empâtement. Répondant à une commande décorative, Wallet privilégie la ligne, accentue les contours. Si l’artiste évoque le travail des débardeurs, il idéalise leur geste, anoblit la scène, unifie les traits des personnages. Les chevaux sont trop blancs, le port trop pimpant, l’activité trop calme mais l’oeuvre est décidément très plaisante. La dominante des bleus, la puissance décorative du paquebot qui centre le tableau, le peigne de mâts, la dynamique linéaire et narrative de l’ensemble, prouvent une fois de plus que Wallet s’adapte avec facilité à des styles différents, engendrant avec les Débardeurs une oeuvre pleinement art déco.

Au lendemain de la seconde guerre, Taf Wallet, nommé professeur de gravure puis de peinture à l’Institut supérieur des Beaux-Arts d’Anvers, poursuit parallèlement sa carrière de peintre et de décorateur (mosaïque du bassin de natation à la
Louvière (1953), vitraux de l’église SaintCyr etJuliette à Seneffe (1968)...). Et celui que l’on qualifia “du plus flamand des peintres wallons”, consacra désormais ses toiles à la mer du Nord et à ses spectacles toujours renouvelés frémissant sous la lumière. Personnalité à la fois tendre, bourrue et épicurienne, résolument indépendante et persévérante, Taf Wallet allait ainsi mener son petit bonhomme de chemin, sans révolutionner pour autant l’art pictural, jusqu’à ses presque cent ans.

 

Notes
1. Centre culturel Taf Wallet, 109 Veurnelaan, 8670 Saint-Idesbald.
2. lu Taf Wallet voir la mer!, la Cité, 18 et 19janvier
1986

3. François Maret, Taf Wallet, Bruxelles, 1959, p.S


Bibliographie sélective

V.DE.R., Taf Wallet, cen Schielder van Stillevens, dans “De Nieuwe Gazet”, 1~ juin 1936
Pictor, Taf Wallet â la salle Saint-Georges dans te Progrès”, 5 mars 1939
Cinabre, M. Taf Wallet dans ‘La Province”, 6 mars 1939
Gustave Manier, Vingt années de peinture et de sculpture en Belgique, Bruxelles, 1942
François Maret, Taf Wallet, Bruxelles, 1951)
Paul Champagne, Le peintre Taf Wallet dans “le Soir”, 18-19 décembre 1960
Catalogue d’exposition, Taf Wallet, Institut provincial des Arts et Métiers, La Louvière, 10 mai - i juin 1969 Robert Liard, Les toiles de Tai Wallet à l’Etoile, dans “Sur l’Art”, juin-juillet 1974
Paul Caso, Taf Wallet, préface d’Emile Langui, Bruxelles, 1977