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Une chronique de Diana Pana. Octobre 2004
"Visite virtuelle d'une exposition d'art contemporain"
De jeunes artistes belges investissent et embellissent Damme.

Cet automne 2004, une série d’artistes contemporains belges vous proposent la découverte de la ville de Damme à travers un nouveau regard. Il s’agit d’une initiative qui entend à la fois questionner le rôle de l’art actuel dans la vie sociale et proposer un espace-découverte de jeunes artistes néerlandophones et francophones.

Le parcours en spirale de l’exposition recouvre entièrement la ville. Son point central, l’Hôtel de Ville, lieu historique où tout se décidait et se décide quant à l’utilisation de l’espace public et à la vie culturelle, sociale et politique de ses habitants, devient sujet de réflexion en soi.

Marc Guillaume propose un "Tableau de groupe" où ses personnages ne sont autres que les échevins mêmes et le bourgmestre de Damme. Le visiteur est invité à s’asseoir dans la salle du collège échevinal pour regarder le tableau fictionnel constitué d’images traversées de phrases - les « voix intérieures » de ses personnages. Prononcées en français et en néerlandais, ces phrases partent des problématiques de la vie sociale discutées durant les collèges et sélectionnées par l’artiste, qui en propose une interprétation personnelle invitant à la méditation.

Egalement à l’Hôtel de Ville, dans la grande salle "De Vierschaere", l’artiste Kris Martin utilise une gravure représentant la ville de Gand en 1659. A l’avant-plan on remarque un personnage pendu, image courante au dix-septième siècle.

L’image est volontairement inversée : les toits des églises et des tours pointent vers le bas, vers les abîmes. Contrairement aux grands idéaux et aux prétendues aspirations "célestes", le pendu demeure la preuve incontestable des strictes règles encadrant la société de l’époque. Martin ré-inverse l’image du pendu. Finalement, celui-ci est le seul qui se retrouve "débout", le seul qui semble être "juste" …

Ensuite, la remise en question laisse place à la rêverie : dans le vieux gymnase, au cœur du marché aux livres de Damme, Eva-Maria Bogaert propose la traduction d’un poème écrit par le poète classique J.H. Leopold (1865-1925) en signaux lumineux et musicaux, suivant des alphabètes élaborés par l’artiste même.

Juste à côté du gymnase, sur la prairie, Dirk Zoete réalise pour la première fois un de ses projets-maquettes à l’échelle réelle : l’installation formant le mot "Tractor" à partir d’immenses pneus de tracteur.

Les paysages utopiques de l’artiste, généralement restant au stade de projet, sont des espaces architecturaux qui mettent en scène, avec un profond respect, les éléments naturels : terre, arbres, plantes. Le pneu de tracteur est utilisé en tant qu’élément primaire faisant référence au travail de la terre.

Dans la tour de l‘église, Karine Marenne propose sous forme d’installation vidéo une confrontation visuelle entre deux personnes ayant des origines linguistiques et "culturelles" différentes : un néerlandophone, le fermier Louis et une francophone, l’artiste même.

Derrière les deux personnages qui se font face-à-face, sans bouger, sont incrustés les paysages d’origine de chacun, défilant comme dans un manège.

Le son, indépendant de l’image, correspond à la lecture d’un extrait du "Spéculum Historiale". Cet ouvrage fut l’objet d’une des premières traductions du latin vers l’ancien néerlandais par Jacob van Maerlant, "le père de tous les poètes Dietsch", qui vécut à Damme. Le même texte est lu en français médiéval par Louis et en flamand médiéval par l’artiste. L’intention est de jouer sur le rythme, sur la sonorité des deux langues, perceptible plus que compréhensible, et qui renvoie d’avantage à sa propre origine.

En dehors de l’église, en suivant le mur, le visiteur découvre la sculpture discrète de l’artiste Marc Goethals, écrivain, poète, plasticien passionné d’ornithologie.

La sculpture en métal représente, sur une longueur de quarante-quatre mètres, en un geste presque « calligraphique », la trajectoire du vol des hirondelles qui survolent la grande tour de l’église.

La promenade continue vers la place du Marché aux Harengs : le paysage s’ouvre vers la prairie de la ferme voisine, où Anne Mortiaux a installé une digue qui découpe le paysage.

Construite à partir de sacs remplis de sable et empilés, l’installation évoque les multiples transformations géologiques de ces territoires au fil des siècles : l’ensablement et les efforts des habitants pour retenir l’eau si nécessaire aux transports et à la survie économique de la ville.

Anne Mortiaux, "Le sable ne coule pas comme un liquide, il glisse en avalanches régulières - expérience Faraday" Installation. Sacs, sable.

Les sacs contiennent du sable provenant de sablonnières de Wallonie et de Flandres. Il s’agit de sablonnières exploitées pour la construction qui généralement, une fois abandonnées, deviennent des immenses dépôts de détritus.

En suivant l’ancien cours de la Lieve, canal médiéval reliant Damme et Gand, on arrive au "Sas van Lieve", lieu marqué par la présence inattendue d’un monument en forme d’écluse.

Celui-ci, datant de 1969, fut érigé suite à des recherches archéologiques prouvant que l’origine du port de Damme se trouvait exactement à cet endroit.

Wesley Meuris décide de donner une réplique critique à l’idée de monument : il installe, sur un des murs de l’écluse, des panneaux recouverts de carrelages. En soulignant son côté artificiel, l’artiste vise une décortication du concept d’œuvre monumentale

Au bord du canal, dans la petite maison du gardien de pont et aux alentours, Boy & Erik Stappaerts a installé son « centre de distribution » d’objets d’art, allusion au commerce d'œuvres d'art florissant à la fin du Moyen Age dans les villes flamandes. L’artiste met en scène l’idée de mobilité des œuvres d’art : des objets, bi- et tridimensionnels, arrière-plans et formes en différentes matières, couleurs et textures sont placés sur une plateforme en bois, près de containers "prêts à partir" vers les quatre coins du monde.

Dans la petite maison du gardien de pont se trouve une armoire métallique blanche, remplie d'un grand nombre de plaquettes en aluminium peintes à la peinture d'automobile (rappelant la peinture à l'huile, invention des maîtres flamands au Moyen Age...).

De l’autre côté du pont, toujours sur le bord du canal de Damme, deux jeunes artistes proposent leurs œuvres en vis-à-vis : Hannes Vanseveren nous invite à nous asseoir sur un banc qui s’envole dans le vent. De là, on peut entendre et regarder l’œuvre de Fien Muller : une installation vidéo dans une maison abandonnée et pratiquement en ruine. La vidéo représente une femme en train de repasser un mouchoir.

En même temps on entend, venant de l’intérieur de la maison, des bruits de la vie quotidienne : une télévision qui fait passer des réclames publicitaires, nouvelles etc. La vie a donc réinvestit cette maison.

Mais en observant la ménagère, on constate qu’elle est en train de repasser des centaines de fois le même mouchoir, elle ne nous regarde pas, elle reste tournée vers elle-même dans son geste machinal et routinier. On se retrouve, finalement, face à soi-même, comme dans une sorte de miroir.

Finalement, retour vers l’Hôtel de Ville. Le parcours de l’exposition se termine à la case de départ : à l’étage inférieur se trouvent "De Hallen", salles voûtées où les artistes Brajovicvandendriessche ont installé une sculpture acoustique : une représentation fragile, réalisée en céramique, d’une plante de bambou. Sur la céramique est gravé le texte "1500 façons d’utiliser le bambou", en alphabète braille. Sur la tige se trouvent des haut-parleurs connectés à un système de senseurs. En "lisant" le texte en braille, le spectateur interagit avec le système et déclenche le son qui produit un effet de vibration dans la sculpture.

Le parcours de l’exposition se termine par une peinture de Pierre-Philippe Rensonnet. L’artiste, dont la technique picturale repose sur les glacis et la soustraction de peinture posée en nombreuses couches successives, emploie comme outils de documentation la photo d’après vidéo, la photo de presse, le reportage d’actualité télévisé. Le contexte est l’élément primordial de son œuvre.

Dans son projet pour DamN’Art 2004, partant de la légende du sacrifice du chien de Damme incarnant le mal, il propose, non sans humour, une citation de la "Décapitation de Saint Jean-Baptiste" de Caravage.

Les personnages rappellent une image récente d’une scène d’hyperviolence très médiatisée, exprimant la même idée : l’être humain a besoin de construire son sentiment d’appartenance à une communauté à travers un sacrifice, un bouc émissaire.

Ceci termine la courte promenade virtuelle DamN’Art ’04. Le spectateur-surfeur est invité à visiter, jusqu’au 10 octobre prochain, le vrai parcours de l’exposition et à assister à un des débats organisés pour l’occasion, dans le même Hôtel de Ville.

Diana Pana,
pour DamN'Art asbl