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Nicolas Eekman
 
Repères biographiques

1889 Naissance de Nicolas Eekman, à Bruxelles (Belgique) de parents hollandais, dans la maison où Victor Hugo, alors en exil, a entrepris d'écrire Les Misérables (place des Barricades 4). Du côté paternel l'arbre généalogique révèle des origines espagnoles.

1900 Ses prédispositions à la peinture s'affirment déjà. Malade de la scarlatine il tient, dans sa chambre à coucher, sa première exposition, pour la famille, bien entendu (11 ans).
1907 Agé de 18 ans, Nik Eekman donne sa première conférence à Bruxelles sur :
« Van Gogh » cet inconnu.

1912 Bouleversante et décisive, la visite de la première exposition de Van Gogh à Cologne (108 toiles).

1913 II fait ses études d'architecte à l'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles. Toute son éducation s'oriente vers la culture latine, mais ses racines flamandes restent vivantes. Il obtient son diplôme. Entre-temps il peint et fait de la sculpture. Quelques mois de fréquentation à l'Académie des Beaux-Arts (section peinture) lui suffisent pour qu'il comprenne que l'académisme n'est pas sa voie.
1914 La guerre le rejette en Hollande. Un pasteur (de Ligt) éclairé et cultivé l'accueille dans son presbytère de Nuenen, celui-là même où Van Gogh avait vécu. Eekman s'ouvre littéralement. Il s'acharne et travaille à dégager sa personnalité, dans un milieu exceptionnel.

En quelques années (environ de 1914 à 1918) il approfondit toutes les techniques, anciennes et récentes ; les rejette une à une et ne garde strictement que ce qui répond à ses aspirations.
Le problème essentiel : l'unité du dessin et de la couleur.
Les exemples : les classiques et la tradition.
Le but : magnifier l'homme.
La justification : la pérennité de l'Art.

1916 II fait bientôt sa première exposition à la fameuse Galerie d'Audretsch à La Haye.
Le grand critique et essayiste Bremmer le découvre, ainsi que Just Havelaar.
Il a le bonheur de compter parmi ses premiers acheteurs, Mme Kroller-Mûller,
créatrice du célèbre musée qui porte son nom (L'Aveugle). Il rencontre Toorop
et se lie d'amitié avec Roland Hoist, qui met tous ses espoirs en lui.
C'est à partir de cette année qu'il commence à noter ses œuvres. Il fait bientôt
une série d'expositions.

1917 Deux autres achats par Mme Kroller-Mûller, suivis plus tard par quatre ou cinq autres acquisitions.
Il expose à Amsterdam (Galerie van Lier) et organise une tournée dans le pays.
Achats des Musées d'Amsterdam, d'Arnhem, de Dordrecht.
Il exécute de nombreux portraits. Il peint et dessine. Réalise de grandes aqua-
relles et surtout d'importants bois gravés (de fil) qui le classent d'emblée dans
ce domaine.

1918 Achats des Musées de La Haye et d'Eindhoven.
Il participe à plusieurs salons. Cinq expositions personnelles.
Il prend contact avec Gustave de Smet, Fritz van den Berg, Cantré, avec lesquels
il fait des échanges. Il rencontre Rik Wouters.
La vie des humbles (paysans, pêcheurs, mineurs, vagabonds) sera la source de
son inspiration. L'expression psychologique devient sa préoccupation prédo-
minante. Parallèlement l'ordonnance et l'architecture des tableaux vont le pré-
occuper. Œuvres de composition.

1921 La guerre finie, il quitte la Hollande et s'installe définitivement à Paris. Il par-
ticipe à tous les mouvements de l'heure, luttant mais tenant terme toutefois,
aux acquis des années de guerre.Il devient membre des « Indépendants » et de
la Société des graveurs « Le Trait ». Il connaîtra Nakache avec lequel les relations d'amitié n'ont jamais cessé. Il a connu P. Signac. P. Mondrian et Eekman se retrouvent assidûment soit dans leur atelier respectif soit à la Rotonde (Mont-
parnasse, Paris). Il expose à Genève, à l'Exposition internationale d'Art moderne.
Environ cinq ou six expositions personnelles.

1922 Achat par M. van Beuningen, connu pour sa magnifique collection, léguée au Musée de Rotterdam. Projet de composition murale pour la Mairie de Rotterdam : Zacharie.

1923 Eekman participe à l'exposition du Cercle artistique, à Anvers (Belgique).
La Galerie Leilan à Glasgow (Ecosse) le reçoit. Achat par le Musée de Glasgow.

1924 Exposition à la Galerie Wolfsberger à Zurich (Suisse).
Achat de toute l'œuvre gravé (environ 40 planches) par le Dr. Welcker, grand collectionneur (Amsterdam). Légué par celui-ci au Musée de Leiden (Pays-Bas).
Participe à l'Exposition internationale de gravure de Vienne (Autriche).
Entre en relations suivies et amicales avec Mademoiselle Jeanne Bûcher, à Paris. Jeanne Bûcher commande et édite la gravure La Bibliothèque. Nombreuses ventes de bois gravés à Stockholm, Bruxelles, Munich, Boston, Détroit (U. S. A.), etc.
Exposera annuellement aux Indépendants. Le collectionneur Hugo Stinnes, de Essen, se réserve à l'avenir deux exemplaires de toutes les gravures qu'Eekman pourrait exécuter. Expose à la Biennale de Venise.

1926 Achat par Jeanne Bûcher d'un grand dessin. Achat d'une vingtaine de bois gravés par le Musée de Moscou. Participation à la Biennale de Venise.
Salon Populiste, Salon d'Automne (Paris), etc.

1927 Pendant toutes ces années, Eekman se lie en ami et en collègue, non seulement avec P. Mondrian mais encore avec Jean Lurçat, Marcoussis, Max Jacob, Lipschitz, etc., et plus tard avec Kisling Chez Jeanne Bûcher il rencontre encore Marc Chagall, Max Ernst et sa femme Marie-Berthe dont il fait le portrait.
Portrait de Jeanne Bûcher (qu'elle commande). Œuvre achetée par Pierre Chareau. Il voit parfois Frans Masereel avec qui il s'entend bien, Les expositions se succèdent un peu partout.

1928 Exposition à la Galerie Jeanne Bûcher (Eekman et Mondrian). La seule fois où Mondrian expose à Paris. M. P. Frese, de Munich, se charge d'organiser des expositions de gravures d'Eekman. Par lui, achats par de nombreux cabinets d'estampes en Allemagne (Hanovre, Berlin, Hambourg, Dresde, Muhlheim, Munich, Essen, etc., et encore Baie et Budapest. Biennale de Venise, 1924, 1928, 1932. Tous ces contacts fructueux ne font qu'affirmer sa conception, un peu en marge du courant, de considérer sa mission d'artiste.
Rapports avec André Lhote, Fernand Léger, Ed. Goerg, etc.

1929 Exposition personnelle à la Galerie Bonaparte, Paris. Participation aux expositions du « Glas-Palast » à Munich, de « Choice » à Anvers, puis à Chicago et à Vienne. Nombreuses critiques élogieuses dans ces villes.

1930 Exposition personnelle à la Galerie Lavai, Bruxelles. Participation à l'Art Institute, Chicago. Exécute à Paris les portraits de deux personnalités U. S. A., M. Tucker et M. Saltonstale, tous deux de Boston. Projets de tapisserie pour Pierre Chareau, Paris.

1931 Exposition personnelle au Club Américain, Paris. Tournée en Indonésie.
Rencontre Pignon (le revoit plus tard), Antral, etc. 1932 Expose en groupe, trois œuvres à la Galerie Katia Granofî, Paris. Achat d'une collection de gravures par le Cabinet des Estampes à Amsterdam. Expose en groupe à l'Art Institute, Chicago en 1932, 1934, 1937 et 1938.
Sa technique picturale s'affirme et se libère de plus en plus de la lourdeur des
pâtes qui écrasent et dissimulent le dessin.
Le sculpteur hongrois Geiger fait de lui un excellent masque.

1933 Expose à Paris, à la Galerie Billiet, et à la Galerie Duncan, chez qui, pendant
deux ans, il ouvre un atelier. Achat par le Musée Moderne d'Amsterdam de l'oeuvre importante Les Moissonneurs. Expose en groupe à Budapest.
Exécute l'illustration du livre Les Destinées d'Alfred de Vigny (pointes-sèches),
pour la Comtesse de Jumilhac (Paris). L'ouvrage est tiré à 60 exemplaires. Eekman figure au nombre des soixante artistes en vogue à ce moment-là, ayant illustré chaque volume : Picasso, Chagall, Max Ernst, Dunoyer de Segonzac, Signac, etc.

1934 Participe aux expositions à Chicago, Budapest, Pretoria, Prague (gravures). Adopte définitivement le travail au glacis, sur fond » à l'ancienne. " Part égale du dessin et de la couleur."

1935 Exposition personnelle à la Galerie Zack, Paris, et à la Galerie Santee-Landweer, Amsterdam. Achat par le Musée d'Arnhem. C'est à cette époque qu'est exécutée une vingtaine d'ex-libris.

1936 Paul Fierens, conservateur des Musées de Belgique, écrit une monographie Eekman. Éditions Hébé, Bruxelles.

1937 Exposition internationale de Paris, Eekman expose La Pelote bleue, en obtient la médaille d'or, qui se trouve acquise peu après par l'État français pour le Musée du Jeu de Paume. Exposition personnelle au Musée Moderne, La Haye.
Participation à l'Exposition d'art graphique, Toronto. Le Cabinet des Estampes de Bruxelles lui achète tout son œuvre gravé existant. Achat d'une toile par le Musée de Pittsburg (U. S. A.). Achat d'une grande aquarelle pour le Musée 'Amsterdam.
Expose en groupe sur sélection à l'Institute Carnegie de Pittsburg (U. S. A.). Idem en 1939.

1938 Exécution de dessins à la plume (sur le vif) de la claveciniste Wanda Landowska.

1939 Le Musée d'Art Moderne de Paris, achète Les Sourciers.
Exécution du fameux dessin Don Quichotte blessé qui a été exposé dans la suite
en place d'honneur, à la Bibliothèque Nationale à Paris, lors de l'exposition des
livres et documents concernant Cervantès (commémoration). Il peint sans modèles. Mémoire visuelle très grande.

1940 Musée Moderne, Paris, achète Filles de Ferme, tableau.
Eekman, recherché par les Allemands, se réfugie au Pays Basque (Pyrénées).
Il signera momentanément ses œuvres EKMA. Des éléments de grande imagination s'ajoutent de plus en plus à ses compositions où toujours « l'homme ou sa présence » sera le centre de l'intérêt. Eekman évoluera, mais restera flamand dans son essence et son esprit, et latin dans son comportement et sa culture. Européen.

1941 Expose discrètement à Saint-Jean-de-Luz dans une salle prêtée par le maire. Cette manifestation le met en contact avec Maurice Bedel. Une admiration pro fonde et réciproque scellera leur amitié. M. Bedel, saisi par la beauté de vingt-
deux dessins exécutés dans la région, compose un texte magnifique pour chacun
de ceux-ci. Il intitule l'ensemble : De Re Rustca. Cette œuvre n'a pas été éditée.
Eekman fait le portrait de M. Bedel.

1942 Exposition personnelle importante à la Galerie de Berri, Paris, au Cercle Industriel à Reims. Parution de la plaquette Sur Eekman par R. Druard.

1943 Exposition personnelle à la Galerie Allard (Capucines), Paris.
Exposition personnelle réduite à la Galerie Elkaïm (Montparnasse), Paris.
Achat par Fritz Lugt (du Louvre), d'une série de dessins.
Eekman s'entretient souvent avec André Lhote qui reconnaît sa valeur.
La Chalcographie du Louvre, Paris, consacre l'oeuvre gravé d'Eekman en lui
demandant de lui réaliser une pointe sèche Les Dindons. Ce qui fut fait.
Eekman voit entrer dans sa vie le Dr J.-B. de Faille, le seul érudit et expert de
Van Gogh. Ils furent de grands amis. Le Dr de la Faille le consultait souvent au
sujet des caractéristiques de Van Gogh et de sa technique, pour ses authentifications. Celui-ci écrivit un intéressant Essai sur Eekman qui n'a paru qu'en 1961.
1952 Invité par la Société des Échanges culturels Hollando-Suisse, Eekman expose à Baie à la Galerie Katz. Il est pris à partie par le directeur du .Musée de Baie. Il saisit l'occasion pour faire une conférence afin de mettre à nu la « fumisterie de l'Art abstrait » (simple évolution de l'art décoratif) et le jeu néfaste de l'Amérique, qui n'a pas atteint sa maturité en la matière mais prétend à défaut de génie, prendre le leadership à coups de dollars... Les autorités, ici, en Europe, acceptent et poussent à cette destitution...
D'autres expositions à Baie ont suivi. Expositions particulières à la Galerie Motte
à Genève, et à Besançon.

1953 L'Université d'Oxford (St. Ann's Collège) fait l'acquisition du tableau Sonneurs de Cloches. Achat par la Ville de Paris de la toile Le Marché. Il participe annuellement aux Salons des Indépendants, du Trait (sociétaire),
de la Société Nationale des Beaux-Arts (sociétaire), d'Hiver (sociétaire), du « Dessin et Aquarelle » (Ville de Paris, sur invitation, etc.). Importante étude publiée en italien dans Pittura Francese. Édition « La Mandragore » à Milan, par le Prof. Gabriel Mandel.

1954 Le Dr A. Schweitzer, parrain de sa femme, vient parfois chez lui. Il fait de lui des croquis sur le vif.

1955 Exposition au Château de la Jansonne (Arles). Deux fois depuis.
Tournée à l'étranger.

1956 Exposition internationale à Deauville où il reçoit le prix du Nu.
Exposition de groupe à Londres.

Depuis 1948 environ les expositions de Strasbourg, Anvers, Bruxelles, Gand,
Bruges et Mons se succèdent, en chevauchant, de deux à deux ans. Mons (Belgique), (Galerie Lucidel) devient un centre où les jeunes artistes se retrouvent autour d'Eekman chaque fois qu'il s'y rend. Il est très écouté. Le directeur de la Galerie, M. Viseur, fait œuvre de mécène et soutient l'œuvre de Eekman. A noter qu'il n'a jamais voulu s'engager par contrat, ni vendre au numéro, ni payer les critiques. De ce fait, il a été laissé en marge de la surenchère boursière de Paris. Les marchands s'efforcent de l'ignorer. Il ne cède pas au (mauvais) goût du jour et fait cavalier seul.

1959 Eekman est invité par le « Singer-Museum » (donation) à Laren près d'Amsterdam.
Ce musée s'inscrit en faux devant les exigences outrancières de l'autorité artis-
tique (M. Sandberg). Eekman obtient un succès considérable. Mais les journaux...
se taisent.
Le Singer Musée acquiert plusieurs œuvres.
Il est invité par le secrétaire de la Société culturelle « Club 44 » à La Chaux-de-
Fonds (Suisse). Il y expose et fait une conférence devant ses œuvres. Son argu-
mentation emporte le suffrage général. Mais les autorités tâchent (après coup et
vainement d'ailleurs) de crier au scandale. Il y a fait de nombreux amis. Belles
ventes aussi. Séance télévisée.
Achat d'une gravure par la Ville de Paris.
Exposition en groupe restreint à Evian.

1960 Nommé membre d'honneur du groupe de jeunes artistes de Milan (Renouveau
des valeurs classiques), ainsi que L. Fini, Salvador Dali, etc. Commande importante: un panneau mural (250x140), sur thème donné par le Protesseur H. Griffon) exécuté pour la Pharmacie de l'Aérogare d'Orly (Paris), le seul panneau peint dans toute la gare. L'expressionnisme de Eekman s'approfondit. L'homme s'entoure d'animaux, de plantes, et d'objets, parfois fantastiques et imaginaires qui s'humanisent eux aussi. Ses œuvres sont pathétiques et évidentes. Unique-, elle- ne doivent rienà personne.
Les Éditions de Baix (Mons) éditent une excellente .Monographie Eekman. Six
auteurs internationaux, trois textes inédits de : Dr de la Faille (Pays-Bas). A. Jacquemotte, homme de lettres (Belgique) et Emmanuel Looten Paris). Eekman s'honore de l'amitié que le grand peintre belge Delmotte- lui voue. Le Prince des Poètes d'Italie, le Professeur Mandel, et sa femme Carlotta (poétesse) de Naples, acquis à l'oeuvre d'Eekman, préparent article- et conférences sur lui pour la saison 1962-1963 en France et en Italie. Le Protesseur Mandel écrit un sonnet sur Eekman.

1962
Eekman participe avec quelques œuvres assez fantasmagoriques à une exposition
surréaliste, à Mons, à la Galerie Lucidel.

1963 Les Éditions de Baix (Mons) préparent un florilège luxueux sur lui. Textes inédits de cinq à six auteurs. Reproductions en couleurs. A paraître au vernissage de l'exposition Eekman en 1963. Expose à la Galerie Vendôme à Paris, début de 1963. Introductions de Maurice Fombeure et Pierre du Colombier.
Eekman fait honorablement partie des « vrais peintres maudits » s'insurgeant
contre le modernisme officiel. Poursuivant son idéal, il vivra en solitaire. On lui
jette la pierre pour ne s'être pas soumis à l'art officiel du moment, aux spécula-
teurs et aux snobs.Il va tout droit... hors de son temps, et de la mode. Il sera de tous temps... Expose souvent à Bruxelles à la Galerie » Reflets », dont M. Viseur est le directeur.

De 1964 à 1968 les expositions se suivent à un rythme régulier en Suisse, en Hollande, en Belgique et en France provoquant interviews, articles et lettres de nombre de critiques qui ne tarissent pas d'éloges. Fidèle à ses idées sur l'Art et l'Anti-Art, Eekman conteste férocement le génie des « Abstraits » qu'il considère comme il des rats sur un radeau en perdition se vautrant dans les aliments devenus inutiles »... Selon lui, les événements de mai 1968 confirmaient un besoin de purification qui se taisait sentir et qu'exige inévitablement un retour total à la nature et à l'homme dérobotisé. Et l'artiste de conclure :« Je m'y trouve déjà en place... Je continue, paradoxalement, en précurseur ».

1973 Décès à Paris.

 

 

 

Appréciations


Texte de Jean-Louis Monod

Vif, éloquent et hardi, venu au monde sous un des signes du soleil, né sous l'influence du Lion, Nicolas Mathieu Eekman est à l'apogée d'une carrière que l'astrologue pouvait prévoir longue et semée d'embûches, mais couronnée de lauriers. Ainsi s'accomplit-elle et c'est dans un incessant labeur qu'elle se
poursuit.
Dès sa onzième année, les prédispositions d'Eekman à la peinture étaient déjà décelables. Mais, outre sa grande culture, de toutes les influences qui ont façonné sa personnalité d'artiste, celle émanant de son ascendance flamande et de l'extraordinaire milieu, celui de la campagne hollandaise, où longtemps il vécut, sont les plus impérieuses et les plus tenaces.
L'exercice de son art est un perpétuel pèlerinage en un lieu où il partagea la vie d'hommes rudes et sévères dont l'ardeur au travail ne palliait pas la misère. Son œuvre tout entière porte l'empreinte du sceau qui marque la vie des marins et surtout le destin des hommes de la glèbe. Peut-on dire qu'Eekman apporte un message à ses contemporains? Il trouve le terme impropre. Son œuvre et sa vie cheminent ensemble et de ce fait ont une « mission ».

JE VOUDRAIS QUE L HOMME, DEVANT MON ŒUVRE. SE SENTE EN COMMUNION AVEC UN AUTRE HOMME...

C'est un vœu que l'artiste exprime avec un accent d'angoisse lorsqu'il jette ses regards sur le monde actuel. En cette époque de grandes inquiétudes où prime la détérioration des notions. Eekman pense que l'homme doit retrouver son cœur, son âme, son individualisme. Sa révolte intérieure, qu'il exprime dans ses œuvres, se traduit par un désir de retour aux sources. Nombreux sont ceux qui voudraient pouvoir succomber à cette « tentation du retirement » évoquée par Jacques Mousseau afin que soient remodelées les pensées et les visions. Dénonçant l'esclavage, réel ou camouflé, des masse et la destruction de l'individu, Eekman s'indigne que notre monde actuel vive dans un obscurantisme semblable à celui du Moyen-Age.
Les dégradations les plus néfastes atteignent tous les domaines et il n'est que d'observer l'évolution de l'Art au cours des cinquante dernières années pour constater qu'il a totalement déviée. En fait. il a dégénéré et il faudra un jour remettre tout en cause, autrement dit, en accusation. Cette lutte éthique menée par l'artiste est un aspect de son génie. Cet état d'esprit aurait plu à H. Fierens-Gevart qui. observait que « l'élévation de l'esprit, le génie, consistent dans la compréhension instinctive des aspirations de toute une société. L'artiste devine
l'âme de son milieu, il en respire le parfum, il le sent palpiter...» D'ailleurs l'identité originaire de la nature ne fait-elle pas, selon Gœthe, l'objet même du génie?

« La nature est primordiale, dit Eekman — elle est sans fard et sans complaisance. L'Homme qui vit d'elle et avec elle sera comme elle,sans conventions. » — «Le paysan m'attire par cette attitude. Le vagabond, c'est l'indépendant, le compagnon de la Nature. L'ermite, c'est l'isolé, le sage. Ils sont mes amis, je les suis dans leur acceptation du sort. Ils résument tout ce que j'attends de l'Homme. »


Ainsi, les personnages jaillis de l'esprit d'Eekman appartiennent-ils à un monde bien particulier. Lointains descendants des êtres conçus par Jérôme Bosch et de ceux imaginés par Breughel l'Ancien, ils forment au travers de l'oeuvre exceptionnel de ce magicien, d'étranges processions ou de bien curieuses farandoles. Hommes demi-masqués échappés d'un univers ghelderodien, la gueusaille côtoie les paysans issus de bonnes souches, voire même les hobereaux, mais aussi les escamoteurs et autres iabarins, les mégères et les bateleurs, sans oublier les sorcières, à leurs heures.
Nous avons parlé du Moyen-Age. C'était évoquer une époque où l'Art fut marqué par la religion chrétienne, ... mais celle-ci n'influence en rien son imagination.
L'esprit d'Eekman puise à d'autres sources, car il est vrai que les sujets religieux ne l'inspirent pas. Il déclare simplement:
«Je ne veux pas apitoyer les gens sur une légende, aussi je reviens à l'Homme et à ses drames. Je ne vois le. salut que dans l'amour de l'être humain. »
— N'est-ce pas tout de même une manière d'atteindre Dieu? Quoi qu'il en soit, l'hagiographie est exclue de son œuvre. Il agit comme eut agi tout peintre hollandais au XVIIe siècle lorsque la Réforme tolérait mal les sujets pieux. N'attendons donc pas de lui l'expression graphique d'un culte de latrie. Nous ne verrons jamais ses jeunes femmes auréolées. Ses jeunes filles en lesquelles il voit déjà des mères déformées par la maternité ne semblent pas favoriser l'approche de la licorne...
Et pourtant, une certaine pureté émane de leurs corps curieusement épanouis.

UN PASSÉ QUI A LAISSÉ DE PROFONDS SILLONS...
Eekman a su, disions-nous, ne pas s'écarter de ces précieuses traces. Face à ses personnages qui sont de tous les temps et qui, nous affirme-t-il, « vivent avant, pendant et après leur existence », on ne peut que se rappeler ce passage de l'Apprenti sorcier de H.-H. Ewers, en pensant aussi bien aux créatures qu'à leur créateur: Leurs mains rudes semaient, hersaient, labouraient, créaient tout ce qui vivait sur la terre. De même grandissait son œuvre à lui. Les êtres qu'il anime et la faune qui les accompagne font que l'observateur pour intrigué qu'il soit, se trouve en pays de connaissance. Cependant, le terre-à-terre côtoie parfois l'absurde. Le fantasque n'est pas absent mais l'horrible n'apparaît pas. Le fantastique pourtant, règne en maître. Réel et fantastique une fois de plus sont intimement liés.

LE FANTASTIQUE, C'EST LA REVELATION DE L'INIMAGINABLE

C'est-à-dire, selon Eekman, l'essence de ce qui est réel et dépasse notre entendement. « Le fantastique, cette couleur exaltante du faux quand il redevient vrai », hante chacun de ses tableaux ou de ses dessins.« II s'y est implanté un peu à mon insu, dit-il, au point qu'au début je m'inquiétais ce cette intrusion dans mon domaine qui me semblait peu compatible avec des extravagances. Peu à peu j'ai observé les indices de cette révélation et je les ai acceptées. C'est par plusieurs étapes que j'ai été amené au niveau où je me trouve actuellement et je donne libre cours à l'impulsion du moment.» Notons que le cubisme qui préoccupa Eekman (comme le pointillisme le tenta, d'ailleurs), pendant plusieurs années, l'autorisait à bouleverser les formes perçues par l'œil, le poussant à chercher le vrai plutôt dans le verso des choses que dans leur recto, autrement dit, dans l'existence occulte, dans la raison d'être. Pour Eekman, « le mystère est quotidien et permanent », mais, ajoute-t-il, il faut tamiser les effluves et rester sur ses gardes ».

JAMAIS D’ ALLEGORIES NI DE LEGENDES

Eekman laisse le soin aux autres de découvrir dans ses œuvres ce qu'il se défend d'y avoir mis consciemment. En fait, elles donnent plutôt lieu à des interprétations, comme si chacune de ses toiles était un songe mis en image : Incités au bavardage devant telle grenouille, nous sommes d'abord surpris et étonnés par ces grelots que nous croyons entendre... mais les masques disent qu'on nous trompe habilement. Est-ce vrai? Devons-nous avoir recours à la cleidonomancie? Avec ces clefs énormes aux ahurissants pannetons, ne sommes-nous pas bien armés pour ouvrir les portes de la Vérité? A moins que l'œonistice... tant d'oiseaux (qui souvent "n'existent pas") devraient faciliter nos recherches. Et ces œufs, au fait, n'ont-ils aucune valeur de symbole? Les richesses qu'ils recèlent ne sont pas, pour Eekman, celles de « tous les mondes futurs en gestation ». Selon lui, l'œuf est la forme par excellence de la création, tout comme les êtres et les choses qui revêtent des formes élliptiques ou ovoïdales. Goutte d'eau, poisson, sphère, oiseau, entraînent l'esprit vers des profondeurs et des hauteurs insoupçonnées.. De cette exploration des zones mystérieuses que sont les éléments en voie de conquête, l'Homme ramène de providenielles bizarreries qui deviendront de nouvelles acquisitions, à sa mesure et à sa portée.Elles lui révéleront l'universalité du monde et le feront remonter jusqu’à ses origines.

En effet, aussi passionnant l'Avenir puisse-t-il paraître,le Passé:
n'est-il pas souvent, encore plus fascinant?

 

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